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Questions de classe(s)

Les prénoms : chroniques de Véronique Decker (1)

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L’été dernier, Véronique Decker nous avait accompagnés en proposant quelques unes de ses chroniques avant qu’elles ne soient publiées et rencontrent le succès que l’on sait (Trop classe ! Enseigner dans le 9-3, Libertalia).
Elle nous offre, pour ces deux mois de vacances, de nouveaux textes à savourer tout au long de l’été...

Les prénoms *


Les Pieds sur Scène - Centre Pompidou (4/6) par franceculture

Je suis directrice d’école en banlieue, mais pas n’importe quelle banlieue, pas à l’ouest. Je suis directrice d’école en Seine Saint Denis, et sur mon secteur scolaire, il y a des HLM, des HLM, des tours HLM, des HLM rénovés par la rénovation urbaine, et une co-propriété, une seule, dans laquelle ne vivent que des familles chinoises. Un matin, j’étais en train de ranger mon bureau (non, s’il y a des collègues présents dans la salle : qu’ils ne s’esclaffent pas, cela m’arrive…) donc je rangeais mon bureau lorsque j’ai découvert un carton plein de calendriers. 

En début d’année scolaire, j’étais allée chercher des calendriers à vendre à l’office des coopérative scolaires, afin de financer la classe de neige. Mais voilà, outre la suppression de la totalité des subventions qui auraient pu aider à ce départ, et donc les immenses difficultés financières pour boucler ce projet, nous avions réservé le train du départ le 11 janvier, sans réfléchir à ce que cette date désormais fait anniversaire de l’assassinat des dessinateurs de Charlie. 
Après les attentats du Bataclan, il nous a donc semblé plus sage de tout annuler, d’autant que Vigipirate ultra rouge fluo interdisait de traverser les gares pour un moment. Plus de classe de neige, plus de ventes de calendriers pour la financer. Et j’aurais pu les rendre, mais j’ai oublié. 
(Inutile de me faire remarquer que si la réserve était mieux rangée cela ne m’arriverait pas, je sais, ma nourrice me le disait déjà) 

Que faire donc de tous ces calendriers de 2016, bientôt obsolètes à moitié ? Vite les donner aux classes de CP, car la lecture du calendrier est au programme. Donc le lendemain, une maîtresse de CP se saisit du support pour faire découvrir aux enfants toutes les informations diverses dont les symboliques nous sont familières mais qu’il faut construire, car apprendre à lire ce n’est pas que de la syllabique, c’est aussi apprendre l’ensemble des codes de l’écrit qui ne sont dans les quartiers populaires pas nécessairement transmis par les familles. Lire une recette, lire un calendrier, une carte postale, suppose de connaître des codes d’organisation de l’écrit qui assurent la compréhension des informations.

Chaque petit a son calendrier, ils s’ interrogent, posent des questions à la maîtresse qui raconte les phases de la lune, les noms des mois,les jours fériés, la maîtresse les laisse patouiller, formuler des hypothèses, argumenter et la maîtresse en arrive à expliquer la présence d’un prénom accolé à chaque jour de l’année, car si l’école est laïque, la culture ne l’est jamais. Bref, les enfants observent, mais voilà, les enfants de mon école ont des « origines » venant du monde entier, et des prénoms qui le racontent. C’est dire si les saints du calendrier sont inconnus chez nous car les enfants remarquent qu’on ne trouve ni Wakidou, ni Bilqîs, ni Elijah,, ni Kelwyn, ni Daman, Ni Khadidja, ni Mugurel même en feuilletant tous les mois de l’année. Là, un petit garçon prend la parole et demande : « Maîtresse ? Pourquoi est ce qu’ils ont mis seulement des prénoms chinois ? »

Passé l’instant de surprise, effectivement, la maîtresse est obligée de constater que les seuls enfants de l’école qui ont des prénoms présents dans le calendrier français sont des enfants d’origine chinoise car leurs parents utilisent peut-être en privé un prénom de leur culture, mais se soucient de la future intégration de leur enfant en lui donnant officiellement un prénom français mais parfois désuets, ce qui fait le charme des appels du matin des petites classes, lorsque Gérard, Robert et Jean Pierre répondent présent de leur voix encore fluette : Gérard Zhu,présent Hubert Wong, présent et Jean Pierre Chen présent. Une mauvaise langue nous a même raconté qu’il y aurait un Robert Hu dans une ville voisine. 

Il y a quinze ans, nos élèves chinois arboraient fièrement des prénoms d’origine : Liang Liang, Bin Bin, Yi, mais l’évolution vers des prénoms d’intégration s’est fait très vite et nous avons du mal à suivre. Car en même temps, nous accueillons toujours des enfants avec des prénoms issus de la tradition de leurs parents, et déjà ceux qui ont cherché à ouvrir les portes de l’avenir avec des prénoms moins marqués par l’origine de la migration. 

J’ai eu au cours de ma carrière tous les prénoms des séries américaines, des jumelles Sue et Hélène, des jumeaux David et Vincent, et j’ai scolarisé tous les héros des feuilletons de TF1 et M6. En plus, le retour du religieux et l’implantation des pasteurs protestants dans les banlieues nous ont rapporté tous les prénoms de l’ancien testament, et même dans les parents de tradition musulmane, une grande créativité est à l’oeuvre pour concilier religion, tradition et modernité. 

Ange Rebecca côtoie chez nous Abdelkrim, Yassine-Guillaume mange avec Dieumerci. Zinedine-Zidane (en prénom composé) dont on imagine que les parents aiment le foot, sans doute, et Elveziano, qui lui est un rom né en Suisse…Parfois, les parents ont le sentiment que Lila sera plus facile à porter qu’Houria et que Yanis glisse plus facilement qu’Abdelwahab. Des modes de prénoms originaux naissent aussi en banlieue, dans une lutte entre l’influence de la tradition et l’omniprésence de la télévision. Même les jeunes parents chinois sont désormais de plus en plus sensibles à nos modes, et préfèrent Julien à Henri, Bastien à Hector, Juliette à Hortense. Une maman roumaine a même baptisé ses deux fils Paris et Eliséi, pour rendre hommage à la capitale et aux Champs Elysées, même si ses enfants sont tous les deux nés en bidonville à Saint Denis. 

Il y a quelques années un jeune père Rom (nous avions à l’époque beaucoup de bidonvilles sur la ville et nous avons scolarisé les enfants de nombreuses familles venant de Roumanie et de Bulgarie) est venu me voir pour me présenter son bébé qui venait de naître, en m’annonçant fièrement que sa fille avait deux prénoms : un prénom roumain Violetta, et un prénom français, Samira car c’était plus facile de vivre en France avec un prénom français. Il avait demandé à ses collègues de travail de le conseiller pour le choix de ce prénom, sans imaginer immédiatement qu’eux aussi venaient de l’immigration. Le prénom Samira-Violetta est totalement refusé par le correcteur de texte de mon ordinateur qui s’évertue à la souligner en rouge, comme si un vigipirate informatique refusait déjà sa présence , c’est dire si le chemin ne sera pas nécessairement facile.

* Ce texte a été écrit à l’occasion du week-end « Imagine » organisé par France Culture au centre Beaubourg et diffusé dans l’émission Les Pieds sur terre (France Culture) du 9 juin 2016.

« Les Pieds sur scène #4 au Centre Pompidou (2/2).

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