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Questions de classe(s)

Les louangeurs du travail

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En cette période de campagne électorale et de préparation au BAC, Nestor Roméro fait sur Médiapart, un vrai cours de philo sur la problématique définition du mot travail et de ses non moins problématiques finalités civilisationnelles. Nestor nous propose une révision pleine de détours et d’analyses critiques qui se révèle aussi utile qu’approfondie. Vous pouvez lire un large extrait ci dessous et apprécier pleinement l’article sur son blog au lien suivant : https://blogs.mediapart.fr/nestor-romero/blog/310317/les-louangeurs-du-travail

« Société du travail », « dignité du travail », « candidat du travail » : les prétendants à la présidence de la République ne jurent plus que par ce mot, travail, sans jamais préciser cependant ce qu’ils entendent par là. Tentons de le voir en compagnie de H. Arendt, D. Meda et F. Nietzsche

Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours de la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et d’un intérêt général : l’arrière-pensée de la crainte de tout ce qui est individuel… ( Nietzsche, « Les louangeurs du travail », Aurore).

Chacun sait que la rhétorique dominante de nos jours s’exprime par euphémismes et déplacements sémantiques, approximations discursives et distorsions linguistiques qui entretiennent un certain et fort utile confusionnisme idéologique. De sorte qu’il est pour le moins légitime de s’interroger sur le sens de ce « travail » qui, comme une antique navette, contribue à tisser le discours des candidats.

Il ne s’agira pas ici de jouer avec les mots mais de déceler la réalité occultée par le voile de l’idéologie dominante (expression que je préfère à celle d’hégémonie culturelle mise à la mode par les gramsciens et laclauniens de Podemos, si je ne m’abuse) qui non seulement « euphémise » quand, par exemple, elle désigne par le terme « défavorisés » celles et ceux qui tout simplement sont pauvres, mais qui martyrise la langue et les personnes quand elle désigne une caissière de grande surface par l’expression « hôtesse de… ».

Cette idéologie que désigne-t-elle concrètement par le vocable « travail » ? Pour tenter de le percevoir j’aurai recours ici (comment faire autrement ?) à Hannah Arendt et précisément à « La condition de l’homme moderne » (Calmann-Lévy, Pocket), mais aussi à l’inestimable ouvrage de Dominique Meda , « Le travail. Une valeur en voie de disparition » (Champs essais, nouvelle édition, 2010).

Ainsi donc, Hannah Arendt établit, voici près d’un demi-siècle, la distinction qui n’a rien perdu de sa pertinence entre « travail », « œuvre » et « action » :

Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. (p. 41).

Le travail, précise Paul Ricœur dans sa préface (p. 19), est l’activité soumise à la nécessité vitale, c’est-à-dire celle de renouveler sans cesse la vie.

L’aspect principal de l’œuvre d’un point de vue temporel, c’est sa capacité à durer.

Soit, en résumé : les produits du travail sont destinés à la consommation, ceux de l’œuvre à l’usage. (p. 20).

Peut-être n’est-il pas indifférent de constater que si, longtemps, les produits de l’œuvre étaient faits pour durer comme en atteste par exemple l’habitat ancien (demeures et ouvrages d’art séculaires dans la pierre et le bois desquels sont gravés, avec la signature de l’artiste, des ornements pour l’éternité), désormais l’habitat moderne tend à perdre sa capacité à durer et à devenir un produit « consommable ». Tout se consomme de nos jours :

[…] l’œuvre s’exécute aujourd’hui dans le style du travail et les produits de l’œuvre, les objets d’usage se consomment comme de simples biens de consommation (p. 295). Nous aurons à revenir à la consommation en tant que « gaspillage ».

Quant à l’action, son critère principal est la révélation de l’agent dans la parole et dans l’action, autrement dit de l’homme qui use de la parole pour agir dans le monde.

D’où il vient que si « travail » et « œuvre » relèvent de la sphère économico-sociale, l’action relève de la sphère du politique (p.23).

On pourrait s’en tenir là et constater que les candidats se mouvant depuis toujours dans la sphère de « l’action », de la parole, c’est-à-dire de la « politique », n’ont jamais eu l’expérience vécue du travail que ce soit celui qu’impose la nécessité, celui de « l’animal laborans »(Marx) qui produit le périssable, le consommable, ou de l’œuvre, celle de « l’homo faber » qui fabrique le durable, le « décor humain » selon l’expression de Hannah Arendt (p.43).

Pourtant il est fort à propos, me semble-t-il, d’entrer un tout petit peu plus dans le détail de la question pour tenter de percevoir ce que les candidats, brandissant le mot « travail » comme un étendard, veulent signifier par ce geste.

Notons d’emblée que pour établir la distinction entre « travail », « œuvre » et « action », Hannah Arendt (gardons à l’esprit que ce texte fut écrit voici plus d’un demi-siècle) remonte le cours de l’histoire jusqu’aux Anciens et naturellement jusqu’à Aristote. Ainsi dit-elle, les Anciens jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C’est même par ces motifs que l’on défendait et justifiait l’institution de l’esclavage (p. 128).
(...)

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