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Questions de classe(s)

Les enseignants et la Commune d’Oaxaca

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Alors que les enseignants en lutte ont été victimes d’une effroyable répression, nous mettons en ligne 3 articles publiés dans la revue N’Autre école sur leur lutte

- Oaxaca : une école communarde
- La Section 22 : le syndicat de lutte des enseignants d’Oaxaca
- Les enseignants et la Commune d’Oaxaca

Les enseignants et la Commune d’Oaxaca (N’Autre école n° 15)

La Commune de Oaxaca a été l’été dernier un magnifique épisode révolutionnaire, hélas passé sous silence par la grande presse, et aujourd’hui dans les parenthèses de la répression. Au départ, il y a le sursaut de toute une population en réaction à une agression policière contre des manifestants enseignants. Nous ne pouvions pas ne pas nous poser une série de questions : quelle a été la participation des enseignants à chaque étape du mouvement ? Peut-on parler d’une "proximité sociale" entre ceux-ci et le reste de la population ? En quoi la situation est-elle différente de celle de nombreux pays pauvres, où les enseignants sont parfois mal perçus – comme au Chiapas, où les zapatistes les ont remplacé par des enseignants issus des communautés indigènes et faisant partie du mouvement ? Georges Lapierre, dont les messages riches d’information et mêlés de réflexion ont alimenté notre curiosité solidaire durant toute cette Commune mexicaine, a bien voulu répondre à ces questions.

Le conflit social dans l’Etat d’Oaxaca ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier, cela fait plus de 500 ans que le monde indien, et il est largement majoritaire dans l’Etat d’Oaxaca, se trouve sous la coupe des conquérants, au début ce furent les colons blancs, les Espagnols, les créoles ; ces notables qui se qualifient eux-mêmes comme étant les « biens nés » n’ont pas disparus avec l’indépendance, leur petite troupe a seulement été renforcée par les parvenus métis. Le parti unique d’Etat, le PRI, s’est appuyé sur eux à travers tout un système clientéliste dont ils représentaient le sommet. Pendant longtemps l’unique richesse d’Oaxaca était la terre et ses ressources, ils prenaient donc la terre aux Indiens et les Indiens étaient réduits à travailler pour eux. Les grands « caciques » des haciendas et des fincas, éleveurs de bétail, producteurs de café, qui contrôlaient des régions entières se sont convertis dans des activités plus lucratives comme le commerce, le tourisme, la banque mais le caciquisme plus réduit existe encore et les conflits sont permanents dans les campagnes entre les Indiens, qui tentent de garder ou de récupérer leur terre et les caciques, qui ont avec eux tout l’appareil d’Etat, politique et coercitif.
Ulises Ruiz Ortiz, le gouverneur d’Oaxaca, est l’héritier de ces grandes familles. La ville d’Oaxaca est un peu à l’image de l’Etat, le centre et les beaux quartiers aux villas luxueuses des notables sont entourés de quartiers pauvres, les colonies, qui accueillent les paysans pauvres ou, plutôt, les paysans appauvris qui immigrent en ville à la recherche d’un travail. La tension qui existe dans l’Etat se retrouve dans la capitale. Ces derniers temps l’ancien parti unique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), parce qu’il sait ses jours comptés, a été particulièrement brutal. Il lui fallait, en vue des élections présidentielles, se maintenir coûte que coûte, par la fraude, la violence, les menaces. Assassinats, emprisonnements des leaders, toute cette brutalité a accentué la fracture qui existait de longue date entre le pouvoir représenté par le PRI et la population. L’intervention à 4h du matin de la police ministérielle, qui a délogé avec un grand luxe de violence les maîtres d’école qui occupaient le centre, hommes, femmes, enfants réveillés à coups de bottes dans un air saturé de gaz lacrymogène, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Tout le mécontentement social s’est à la fois cristallisé autour des enseignants et solidarisé avec leur lutte, qui, du coup, est devenue une lutte politique pour la destitution du gouverneur.

Le rôle des enseignants est resté déterminant, et je pense qu’il l’est toujours, même si une partie du corps enseignant a trahi l’assemblée populaire des peuples d’Oaxaca le 28 octobre en votant la reprise des classes. Je vois au moins deux raisons qui font du syndicat enseignant le fer de lance de cette insurrection, d’abord une tradition de lutte jamais démentie ; comme je l’ai écrit dans une de mes lettres consacrée à cette question, la section 22 du syndicat des enseignants, qui correspond à l’État d’Oaxaca, est la seule section syndicale à s’être émancipée totalement du contrôle du parti d’État et ceci depuis le début des années 80. Cette section 22 s’est forgée dans la lutte contre le PRI, même si avec le temps son comité directeur (dans son rôle de négociateur) s’est peu à peu rapproché de l’État. Elle a une capacité de mobilisation exceptionnelle.

La deuxième raison est d’ordre politique, même si tout l’éventail politique est représenté, du PRI à l’extrême gauche en passant par le PRD (le parti de Lopez Obrador) dans cette section 22, se sont tout de même les partis d’extrême gauche marxiste-léniniste qui donnent le ton et qui sont bien présents dans la société comme le Front populaire Révolutionnaire (FPR) grâce justement à l’éparpillement des instituteurs dans tout l’État. Ces partis marxistes sont prêts à soutenir la lutte politique menée par le PRD et plus généralement la convention démocratique nationale autour de López Obrador, celui qui s’est proclamé président légitime du Mexique face au président officiel Calderón.

À côté des partis politiques on trouve aussi des gens plus près des idées libertaires et assembléistes, il y a par exemple la Coalition des maîtres et promoteurs indigènes (CMPIO), qui, à l’intérieur du syndicat, défend les intérêts des peuples indiens et sont très proches des zapatistes. En résumé, je pense que la section 22 joue un rôle important et même moteur dans le combat politique alors que l’enjeu social est laissé aux associations et aux communautés indiennes, aux assemblées de quartier, aux barricades, qui ont désignés leurs délégués au Conseil de l’Appo. Je précise que dans ce conseil de l’Appo, qui comprend environ 260 conseillers, les enseignants et les politiques proches des enseignants doivent constituer, à mon avis, une majorité. Je rappelle cependant que la règle reste le consensus, mais cette majorité pèse par sa capacité à négocier avec le gouvernement, cette capacité apprise de longue date est, dans cette affaire, plus importante que la maîtrise de l’écrit. Les enseignants ont été recrutés parmi la population pauvre ou modeste, il y avait par exemple les écoles normales rurales, qui sont démantelées actuellement pour être converties en écoles privées, qui formaient, à travers un enseignement de qualité, les jeunes enfants de paysans. Pendant longtemps, de par leur origine, les instituteurs restaient très proches des gens. À Oaxaca cette proximité s’est accentuée du fait du mouvement de contestation syndicale, les instits étaient devenus des militants syndicaux et politiques ayant tout de même construit une forme de démocratie directe dans leur section (se reporter à la lettre dans laquelle je mets en parallèle la Commune de Paris et celle d’Oaxaca) à cela s’ajoute le recrutement et la formation de jeunes indiens bilingues en vue de scolariser massivement la population indigène, ces promoteurs et maîtres d’école indigènes issus des villages vont être les protagonistes d’un retour aux valeurs communautaires, à la langue et à la culture indienne, ils vont jouer un rôle important et souvent déterminant au sein de la résistance des peuples indiens et dans la lutte pour la reconnaissance de leurs droits.

Nous trouvons toujours un instit dans les familles élargies et d’humble condition d’Oaxaca, une fille, une tante, un cousin, un oncle, un père, c’est l’instit de la famille que l’on est allé défendre, soutenir et aider. Au fil du temps cependant il y a eu un éloignement, une séparation entre les maîtres d’école, surtout les maîtres d’école qui n’étaient pas « militants pédagogiques », et la population des campagnes : les villages sont isolés, perdus dans la montagne, pour rejoindre l’école à partir de la ville, il faut compter une journée de voyage et parfois terminer le chemin à pieds, le logement se réduit souvent à une chambre insalubre dans un baraquement en bois, les conditions sont difficiles pour celui qui n’est qu’un fonctionnaire mal payé et mal préparé à affronter une telle réalité, il arrivera le plus tard possible, le lundi dans la soirée pour partir le plus tôt possible, le vendredi matin, par exemple, il travaillera trois jours et il occupera ses fins de journée, l’école se termine vers 3h de l’après-midi, à boire de la bière avec ses collègues. La population des villages a été très sensible à cet éloignement, au fait que le maître d’école ne participe pas ou ne participe plus à la vie du village, à l’assemblée, au tequio (travail en commun), aux fêtes ; même les militants politiques, les militants marxistes, ont préféré la ville, où ils pouvaient se retrouver entre eux, à la campagne. Ce divorce est réel et touche beaucoup de villages, par contre quand les instits participent à la vie du village, quand la communication passe, la situation change totalement et le village soutiendra sans réserve ses maîtres d’école dans leurs revendications et formera avec eux autour de l’assemblée du village le levain du mouvement social et insurrectionnel d’Oaxaca. J’ajouterai une dernière chose : dans les années 70 et à la suite de ces années, bien des maîtres d’école, souvent de formation marxiste, ont formé les cadres de la guérilla, surtout dans les montagnes du Guerrero et d’Oaxaca, certains se sont trouvés à la tête de formations armées importantes comme Genero Vázquez et Lucio Cabañas. Ils ne sont pas oubliés et dans bien des villages ils sont reconnus comme des héros de la résistance et de la lutte contre le pouvoir.

George Lapierre est l’auteur du Mythe de la raison (L’insomniaque, 2001). Il est également coauteur des ouvrages collectif Hommes de maïs, cœurs de braise. Cultures indiennes en rébellion au Mexique (L’insomniaque, 2002) et Invitation au voyage. Rencontre avec des indigènes zapatistes (Editions Reflex, 1999).
L’ensemble des chroniques de George Lapierre sur la "commune" Oaxaca devraient être publiées courant 2007 aux éditions Rue des Cascades.

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