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Questions de classe(s)

Les écoles charters, un modèle ?

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Les écoles charters sont évoquées comme un modèle possible applicable en France face aux inégalités sociales. François Dubet les évoque comme modèle dans sa réaction au rapport du CNESCO sur les inégalités sociales : « Quand les Américains ont lancé les "charter schools", ils ont créé des écoles différentes, avec des profs volontaires, bien mieux payés, des parents étroitement associés ... Ils n’ont pas fait l’école comme d’habitude avec des moyens en plus. Ils ont changé complètement ».

On peut se demander à l’inverse, s’il ne s’agit pas encore d’un miroir aux alouettes pour séduire les « pédagogues » et contribuer à néo-libéraliser le « marché scolaire ». C’est ce que peut laisser entendre l’analyse qu’en fait le pédagogue critique nord-américain, Peter McLaren. Dans l’extrait ci-dessous, il replace son analyse des charter schools dans une approche plus large ? décoloniale, le cas de ces écoles étant abordé à la fin du texte.

Extrait d’un entretien avec Peter McLaren :
« L’éducation comme une question de classe » (2014)

En étudiant les sciences de l’éducation beaucoup d’entre nous ont appris les méthodes et la pédagogie critique, mais on a l’impression quand dans la pratique, dans la salle de classe, on a du mal à transférer. Quels sont tes conseils pour les enseignants qui sont en train de travailler avec les restrictions imposées par le programme Obama et qui veulent mettre en place la pédagogie critique dans leurs salles de classe ?

- Ce que fait en particulier le programme Obama, c’est augmenter la privatisation et la marchandisation de l’éducation de telle manière que cela a pour résultat la resocialisation des perceptions de la majorité de la population au sein des mythes légitimateurs dominants dans le capitalisme aux USA. La NEA et l’AFT [des associations du monde éducatif] malheureusement acceptent le capitalisme néo-libéral et ne sont intéressés ni par une transformation structurelle de large ampleur, ni dans la réorganisation du pouvoir de la bourgeoisie et de l’élite entrepreneuriale privée. Le système scolaire n’a pas l’obligation de préparer les étudiants pour quelque chose de plus que les emplois de bas niveau. Notre structure d’imposition régressive n’est jamais remise en question. La démocratie représentative états-unienne n’est ni questionnée, ni comparée ou contrastée avec la démocratie participative qui souligne les aspects sociaux, politiques, économiques et culturels de l’action humaine, en se basant sur les droits humains, ou sur la démocratie directe qui se centre sur le contrôle populaire des moyens de production et l’organisation au moyen de conseils de travailleurs. La focale est mise sur le fait d’enseigner pour l’examen, qui se préoccupe de connaissances technocratiques en vue de la résolution de problème ou de connaissances technocratiques pour elle-mêmes, mais qui ne produit pas de la connaissance signifiante, de la connaissance basée sur les contextes que requièrent l’analyse critique, une philosophie de la praxis, et une éthique pour la justice sociale.

Ce que l’on enseigne dans les écoles d’aujourd’hui c’est la connaissance technocratique ou la résolution de problèmes techniques – la pensée fin/moyens. Ce qui nous manque c’est une connaissance qui fait sens, c’est à dire l’habilité à réaliser des choix moraux et éthiques, et d’interpréter et de critiquer. Ce qui manque, c’est de l’engagement intellectuel. Les écoles entraînent les étudiants pour qu’ils deviennent des consommateurs. Dans un monde qui affronte l’effondrement de l’écosystème, ce dont nous avons clairement besoin, c’est d’aborder l’enseignement à travers l’optique d’une pédagogie écosocialiste basée sur la notion de soutenabilité et comme socialistes, nous avons besoin de reconnaître que le développement socialiste a souvent impliqué les mouvements indigènes. Il est clair que ce dont on a besoin, c’est d’amener nos pratiques enseignantes à regarder au-delà des formes occidentales/euro/étatsuno-centrées de connaître le monde qui reposent sur la capacité capitaliste de gaspiller et une pensée opposée à propos et contre l’impérialisme du capitalisme néo-libéral du marché libre.

Je fais référence au fait de chercher de la solidarité avec des groupes qui ne sont pas dominants – en particulier les groupes réduits au silence, marginalisés, les groupes indigènes – pour unir les imaginaires collectifs de tous les peuples qui cherchent la liberté dans le besoin et la dignité pour eux mêmes et leurs communautés, en niant les épistémologies de l’empire et les pratiques destructives et génocidaires des régimes impériaux et occidentaux et leurs récits factices d’innocence historique. Nous avons besoin de différentes perspectives de justice, de droits et de changement social et nous pouvons adopter les perspectives indigènes, mais de manière à ne pas exploiter les peuples indigènes dans le processus. En d’autres mots, je parle de défier nos conceptions proches de la modernité et nos épistémologies basées sur la pensée européenne, pour pouvoir affirmer, les droits épistémologiques de ceux qui sont racialement dévalués. Cela signifie défier la matrice de la colonialité du pouvoir soutenue par les théories philogénétiques et ontogénétiques occidentales. La pédagogie critique nous offre une distance critique qui nous permet d’examiner notre propre formation épistémologique et ontologique, mais cela n’est pas suffisant pour pouvoir tuer la bestialité du capitalisme et de ses alliés que sont le sexisme, le racisme, l’impérialisme et le colonialisme.

Mais comment luttons nous contre l’oppression dans la salle de classe quand en tant que enseignants et élèves nous sommes tous deux évalués par des examens standardisés qui font gagner beaucoup d’argent aux compagnies qui produisent et développent ce type d’examens ? Les examens sont une forme de contrôle social qui évite que les étudiants explorent leurs propres expériences au moyen de perspectives épistémologiques basées sur une réflexion critique. L’éducation devrait être soutenue par un dialogue interculturel décolonisateur et non capitaliste. Le moteur pour ce changement, c’est l’engagement des opprimés, des marginalisés et des groupes subalternes. Cet engagement ne vient pas avec une conscience critique. En d’autres mots, la conscience critique n’est ni la racine, ni la condition de l’engagement dans une lutte révolutionnaire, mais le produit de l’engagement.

Un individu n’a pas besoin d’être critiquement auto-réflexif pour pouvoir lutter. C’est dans l’acte même de lutte que les individus se transforment en êtres critiquement auto-réflexifs et conscients. Les identités politiques, avec une base critique, ne sont pas des motivations pour l’action révolutionnaire, mais elles sont des conséquences logiques de cette action. C’est pour cela que, souvent, je demande à mes étudiants qu’ils s’unissent à un groupe communautaire ou à un mouvement social, et dans leur acte de lutte avec ces groupes, ils développent une conscience critique qui peut être augmentée par la lecture et l’analyse de textes. Mais comment les enseignants peuvent utiliser cette perspective dans le cadre d’écoles publiques ? Les enseignants ont besoin d’éduquer leurs communautés au sujet de la crise de l’éducation, pour faire en sorte que les parents soient à leurs côtés. Les enseignants ont besoin des parents comme alliés contre les administrations répressives. Ils ont besoin d’éduquer leurs communautés au sujet du danger des écoles charters, et de montrer comment leur prometteurs drainent de l’argent vers ces écoles pour prouver qu’elles sont meilleures que les écoles publiques, mais également comme les écoles charters sapent le pouvoir des associations d’enseignants et la qualité de l’éducation et comment les écoles publiques, qui ont de maigres subsides, obtiennent une éducation dont la qualité est en baisse et comment cela est utilisé comme une excuse pour réduire le financement des écoles publiques.

Sarah Knopp, une enseignante de Los Angeles, parle d’une pratique de démantèlement qui a à voir avec le processus de destruction des collectifs par une externalisation visant à créer de nombreux petits espaces de travail – au lieu des autres grandes structures avec un nombre important de personnes – de manière que les travailleurs de ces petites entrerpises signent des contrats avec des conditions de travail inférieures, alors on utilise utilise ces contrats pour faire pression sur ceux qui en ont de meilleurs afin qu’ils acceptent des conditions similaires. Nous devons montrer aux communautés que les écoles charters sont la voie idéale vers la privatisation et que le financement entrepreneurial réduit les fonds étatiques et que, de l’autre côté, les écoles avec des fonds publics constituent un droit de base. Les enseignants ont besoin de créer des organisations dédiées à lutter contre l’évaluation standardisée. Cela, ils ne peuvent le faire seuls en travaillant depuis leurs écoles respectives. Ils ont besoin de former des communautés de lutte. Et ils ont besoin d’éduquer leurs communautés vers le socialisme comme alternative pour la société et les écoles capitalistes.

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