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Questions de classe(s)

Les « Restavèk », esclaves des temps modernes

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Céline Nerestant nous autorise à publier cet article paru dans le dernier numéro Educateur, le magazine du Syndicat des enseignants romands, où elle relate régulièrement son expérience haïtienne.

Les « Restavèk », esclaves des temps modernes

« La misère fait désespérer ses parents... Ils te font confiance, ils te donnent leur enfant... En guise d’une vie meilleure, tu le maltraites et le fais travailler comme une bourrique, tu payeras ça... »

En Haïti, jusqu’à présent, les enfants en domesticité sont encore nombreux. Comme le dit cet extrait de chanson, des parents trop pauvres pour répondre aux besoins de leur enfant font le choix de les confier à des familles qui, soi-disant, prendront soin de lui. Un choix d’amour, pour que leur petit puisse manger à sa faim et aller à l’école. Mais la réalité est tout autre : le pauvre enfant est souvent simplement réduit au statut d’esclave. Il se lève avant l’aube et se couche à des heures indécentes, avec des journées remplies de toutes les tâches ménagères qu’on peut imaginer, et même plus que cela, dans un pays où tout se fait à la main. Ces enfants servent généralement aussi de souffre-douleur, de défouloir pour des adultes qui n’hésiteront pas à le battre pour un oui ou pour un non, avec les méthodes les plus créatives qui soient. Et quand toutes les tâches prévues sont parfaitement réalisées, s’il reste un petit temps pour aller à l’école, éventuellement pourquoi pas... Mais quelle importance y a-t-il à ce qu’un petit être si insignifiant aille apprendre ? De toute manière, il est né moins que rien, il terminera moins que rien...
Eh oui, tout cela existe encore aujourd’hui, et j’en suis témoin dans mon quotidien. Le pire de tout cela, c’est que les familles accueillantes ont souvent le sentiment de faire quelque chose de « bien », en « aidant » ces enfants que la vie a fait naître parmi les plus pauvres.
Mais que fait l’Etat contre cela ? me demanderez-vous. Selon ma connaissance, pas grand-chose... A part, peut-être, l’instauration d’écoles publiques fonctionnant l’après-midi (n.d.r.l : les écoles en Haïti fonctionnent du lundi au vendredi de 8h à 13h). En effet, les enfants « restavèk » se levant souvent avant 5h du matin pour préparer le petit déjeuner, aider tous les « vrais » enfants de la famille à se préparer pour l’école, nettoyer la maison de fond en comble, faire la lessive à la main, laver la vaisselle du matin, aller au marché et préparer le repas de midi, certains d’entre eux ont la « chance » de pouvoir être libérés l’après-midi pour aller à l’école, lorsque tous les autres élèves du pays ont, eux, terminé leur journée scolaire.
Et c’est là que le bât blesse : la presque totalité des enseignants engagés dans ces écoles a déjà travaillé de 8h à 13h dans une école privée, sérieuse et exigeante, et se retrouve à encadrer ces enfants blessés de 13h30 à 17h30. Ils n’ont pas mangé entre deux, ne se sont pas assis 2 minutes, ne se sont pas douchés (dans un pays où il fait en moyenne 35 degrés), n’ont pas eu le temps de préparer leurs leçons, souffrent de grande fatigue... Et les enfants arrivent, fatigués également, transis de peurs face aux multiples violences qu’ils vivent au quotidien, on ne leur a pas acheté le matériel de base (livres, cahiers, crayons), ils sont absents deux à trois jours par semaine car ils doivent aller aux gros marchés régionaux... C’est dans ces conditions que les apprentissages doivent être réalisés. Avec quel sens ? Quels objectifs ? Quelle vision ? Rien n’est fait pour penser ces parcours scolaires atypiques, pour encourager et outiller ces équipes.
Face à toutes ces constatations, mon équipe et moi avons pu nous associer avec Jean-Robert Cadet, un ancien restavèk au parcours incroyable, qui se bat au quotidien contre cette pratique inhumaine. Jean-Robert fait des conférences pour les enseignants en leur racontant son enfance effroyable, puis il leur apprend une chanson, lanbi konen, dans le but que tous les élèves du pays la chantent et aient envie de changer la réalité dans laquelle ils ont grandi et qui leur semble si « normale ».
Depuis que ce travail a commencé, certaines choses ont déjà changé dans notre commune. Grâce à une chanson que tous les enseignants et les enfants chantent maintenant à tout moment et à tue-tête, la réflexion est lancée. Le travail est encore colossal pour offrir à ces bambins l’humanité dont ils ont besoin, mais chaque pas est un pas.

Pour plus d’informations sur mon travail de formatrice d’enseignants en Haïti : www.eirenesuisse.ch/projet/15789. Commentaires et partages bienvenus sur mon adresse gantouille chez hotmail.com !

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