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Questions de classe(s)

Le mouvement n’existe pas

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En Pédagogie sociale, on acquiert rapidement un savoir paradoxal. On sait par exemple combien il y a peu de chances qu’une personne qui n’est jamais venue à un de nos rendez vous, y parvienne un jour, même si elle nous le promet. De même, nous avons aussi acquis ce savoir qu’un événement reporté pour les meilleures raisons du monde, n’aura que peu de chance d’avoir lieu plus tard.

En fait, en Pédagogie sociale, on affronte constamment et tout le temps, sans fard et sans illusion la chronicité, l’inertie, et la difficulté du moindre mouvement. On apprend à renoncer à la commodité d’ajouter notre propre inertie à celle du monde.

Le pédagogue social est ainsi comme Zénon d’Elée, ce Philosophe pré-socratique qui affirmait q’une flèche qui vole ne pourrait jamais atteindre sa cible, car la distance qui la séparait de celle ci , bien que diminuant progressivement, ne pourrait jamais être nulle. Il affirme que le mouvement est impossible car il connaît la réalité de ce qui immobilise.

On pourrait croire et craindre qu’un tel savoir , qu’une telle conscience des contraintes, des inerties, serait au fond contre productive et aboutirait au découragement et à l’impossibilité d’agir des acteurs.

En fait c’est tout le contraire. Cette connaissance sensible de la réalité permet justement d’éviter le découragement : nous ne sommes pas étonnés de la difficulté des choses ; nous ne nous faisons aucune illusion sur un quelconque pouvoir d’un mouvement artificiel, volontariste. Nous connaissons l’impuissance des projets et programmes, du pilotage par les objectifs.

Faire avec ce qui pèse, ce qui résiste permet justement d’agir dans la réalité et nous pouvons dès lors mettre en œuvre une pédagogie qui nous permette d’avancer « pour de vrai ».

Mais en rester là et dire avec Zénon, qu’il n’y a pas de mouvement possible ; ce serait sans doute donner une image bien négative de notre travail. Or, Zénon n’est pas un imbécile : il voit bien que sa flèche vole. Mais il a l’intuition formidable que cette flèche ne volerait pas si le Cosmos lui même n’était pas déjà en mouvement.

Comprendre que le mouvement n’existe pas, pour un acteur social comme pour un philosophe, c’est comprendre qu’il n’existe pas de mouvement qui parte de rien. Le mouvement ne peut naître que du mouvement lui même.

On ne mobilisera pas des personnes que l’on juge immobiles. On ne déplacera pas des personnes que l’on juge sédentaires. On n’activera pas ceux que l’on juge inactifs. On ne mettra pas au travail ceux que l’on juge fainéants ; on n’intègrera pas ceux que l’on juge inassimilables ; on ne raisonnera pas ceux que l’on juge insensés. On ne civilisera pas ceux que l’on juge barbares.

Mais nous pourrons au contraire avancer en apprenant à reconnaître, à exprimer le savoir, le changement, la découverte et l’invention, partout où on disait qu’il n’y en avait pas.

On ne peut, en effet, que s’appuyer sur un mouvement qui existe déjà, en chacun et en tout le monde. Et cela suppose d’abord d’apprendre à le voir et à le reconnaître, en soi.

Ainsi en Pédagogie sociale, on ne cherche pas à susciter de mouvement, de changement, mais à le cultiver ; on ne crée pas de groupes,on s’intègre à ceux qui existent déjà. On ne crée pas de projets, mais on exprime les intentionnalités souvent contradictoires, déjà à l’œuvre

Ainsi nous apprenons à constituer les groupes que nous souhaitons réunir en nous appuyant solidement sur ceux qui sont déjà là, et pas à partir de nos représentations et idées. Nous travaillons dans l’espace immédiat, avant de prétendre imposer tout déplacement qui nous ferait perdre ceux qui,ont le plus besoin de nos actions.

Nous ne remettons rien à demain ; nous n’annulons pas les activités annoncées même si et surtout les obstacles semblent s’accumuler. Nous ne croyons jamais que demain serait plus propice si nous n’avons pas pu ou pas su agir aujourd’hui.

Notre savoir d’expérience est un savoir profond ; il s’enracine dans une pratique sans cesse renouvelée ; il caractérise nos actions. Il devient notre nature , il est notre Nord.

Avec lui, nous savons toujours quoi faire et où aller .

Nous traversons certainement une période grande instabilité et de crise de la pensée en matière de social et d’éducation. C’est un moment où tout le monde semble douter, où tous les discours risquent en permanence de se retourner en leur inverse. Nous vivons un temps, où les valeurs affirmées les plus tolérantes risquent à présent de se transformer en pratiques d’exclusion ; on impose le silence au nom du droit absolu à l’expression ; on enferme au nom de la liberté tout court. On rejette et on exclue au nom de la tolérance ; on pointe d’un doigt accusateur certaines cultures au nom du multiculturalisme et de la laïcité.

C’est une véritable tempête dans laquelle les certitudes éducatives et sociales les moins bien ancrées, et les pratiques qui y sont associées, risquent d’être balayées, oubliées, déniées.

Face au découragement général et total,qui risque toujours de basculer dans son nihilisme, chaque acteur social et éducatif doit apprendre à travailler avec autre chose que tous ces mots réversibles et piégés : citoyenneté, démocratie, république, égalité.

Faute de pouvoir créer nos propres petits mouvements artificiels ou nous opposer au monde qui bouge, nous avons à reconnaître les solutions déjà à l’œuvre, ce nouveau vivre ensemble que l’on invente déjà et toutes ces trajectoires de vie qui sont déjà modifiées par notre présence.

Le travail en Pédagogie Sociale est justement celui qui permet de sortir des défaites idéologiques du social en panne, du découragement des acteurs en place, et qui nous donne des raisons pour ne pas se laisser submerger par les discours répressifs et violents.

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