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Questions de classe(s)

Le courage de ne pas être

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KroniKs 566 du 4 Juin 2015 et Graines d’Orties

Il faut avoir le « courage de ne pas être » ; c’est un leitmotiv, c’est une philosophie

Et ce dans toutes les dimensions de la vie sociale.

Ainsi, en politique , il faudrait avoir le courage de ne pas avoir d’opinions bien établies ou si peu ; il ne faut pas être engagé. Ce serait vraiment mal vu que vous ayez été perçu , par le passé, comme militant ou impliqué. Soyez le plus loin possible de ce que vous prétendez défendre : l’idéal serait de vous présenter comme une sorte de touriste de vos propres opinions ; clamer à l’encan , comme si c’était une distinction, que vous n’avez pas d’opinion clairement établie, pas d’adhésion, pas de mouvement. Affirmer « qu’on n’a rien contre personne », et même rien contre les pires ou ses ennemis. Pas de principes, pas d’aprioris, pas de tabous. [fuchia]Cela fera de vous quelqu’un de bien[/fuchia], quelqu’un qui ressemble au citoyen neutre et idéal dont on voudrait nous donner le modèle : une personne sans histoire, sans expérience publique ou politique, et toujours prête à se retrancher, à abandonner, à rentrer chez soi, à la moindre pression, au premier coup de sifflet.

Le summum de la vertu dans cette volonté de « ne pas être », en politique, consiste à s’affirmer le plus proche possible de ses adversaires. En fait il faudrait que personne ne comprenne pourquoi, au fond, on serait encore contre eux. On est admirable quand on fait l’éloge de ceux qu’on est censé combattre et qu’on se fait honneur de leur ressembler. Cela augure de très peu de changements et de si peu de risques.

Le pire serait d’être quelqu’un capable d’assumer un conflit, d’oser la lutte pour ses idées et ses principes. Cela ferait immédiatement de vous, une personne mauvaise, fâcheuse, dangereuse, capable de tout et qui sait peut être même d’un peu de changement …

Dans le social, il en est de même. Il y a cette même passion « à ne pas être ». Si on a la moindre idée, le moindre projet à présenter, il faut prendre des précautions élémentaires : affirmer immédiatement toutes les limites qu’on se donne pour son action, tous les gardes fous, tous les cas d’exclusion qu’on fixera comme limites à nos propres projets. En fait , il faut rassurer et expliquer au final qu’on se donnera plus limitations que de possibles, plus de buttées que de ressources, plus de freins que d’énergie. Ca rassure !

Là aussi on ne soutiendra que les projets d’action ou bien les institutions qui affirment tout ce qu’elles ne feront pas et tout ce qu’elles ne seront pas. Cela fait sérieux , professionnel…

Telle structure affirme ainsi dans son projet , sa charte et ses principes qu’elle « ne fera rien à la place » (… entendez de son public, des parents, des usagers). Cela paraît sérieux ; en fait vous comprendrez vite , qu’en effet, elle ne fera juste rien du tout.

En éducation, cette « passion de ne pas être » se présente comme une série de sauvegardes personnelles élémentaires. « Il ne faut pas être » tel ou tel rôle, sinon c’est le danger, le risque assuré. [rouge]Et on commence à lister tout ce qu’on n’est pas[/rouge] : je ne suis pas éducateur (pour un enseignant), pas assistante sociale, pas agent de police , pas psychologue, …. La liste est longue et ouverte ; on peut toujours en rajouter.

Vis à vis des enfants, on emploiera le plus d’énergie à dire « qu’on n’est pas les parents ». C’est quasi un credo religieux, un dogme, un catéchisme. Qu’est ce que cela veut dire ? Si on y réfléchit un peu, cela n’a aucun sens ; mais pour autant, en situation, dans les écoles, les institutions, ce propos sert à tout dire.

Vouloir « ne pas être les parents » , en priorité et par dessus tout, c’est affirmer en trois mots [rouge]qu’on n’est pas chargé de grand chose : pas de soins , pas d’affectif, pas d’engagement, pas d’initiatives, pas de relations personnelles, pas de rencontres, pas de lendemain…[/rouge] Affirmer « Ne pas être le/la/les parent (s) », permet de rêver une situation où on ne serait responsable d’aucune conséquence, sinon de rien, dans tout ce qui arrive à l’enfant. Évidemment cela laisse entendre (opinion tout aussi extraordinaire quand on y réfléchit un peu) que le parent lui, par réversibilité , serait responsable de tout, un peu comme un constructeur de voitures, pour ses pièces détachées.

Pour certains professionnels, « ne pas être » revient, au fond, à ne pas vouloir laisser envahir son être : ne pas donner une minute de trop à sa mission, à l’enfant, à sa famille ; refuser de s’exposer, de s’exprimer trop personnellement, … Pratiquer LA RESERVE

S’obstiner « à ne pas être », ne pas se laisser « envahir » renvoie à une notion de pureté. Je ne devrais pas me laisser toucher, séduire, affecter, « contaminer ».

C’est comme si mon « moi » devait rester « pur » de ceux (de ce) pour qui , avec qui, auprès de qui, je travaille et je vis.

Pour les responsables, les cadres , les dirigeants, ce « courage à ne pas être », est quasiment élevé au rang d’injonction élémentaire si on veut occuper un poste.

C’est comme un contrat tacite : on vous donnera un peu de pouvoir, on vous en reconnaîtra mais à la seule condition, que vous ne « soyez » rien, ou en tout cas rien de significatif.

A l’opposé de tous ces gens bien qui ont le courage de ne pas être , il y a tous les gens du peuple, les gens pas fréquentables, les jeunes des banlieues surtout. [rouge]A ceux là on reproche de trop être[/rouge] , d’être trop et en trop, trop déterminés : religion, nationalité, cultures, styles. N’ont ils pas le toupet de commencer de nombreuses phrases par « Je suis… » (tzigane, arabe, tunisien, musulman, stylé, racaille, rebelle… )

En pédagogie sociale, c’est un peu le même scandale…, on prend le risque d’affirmer l’importance et l’intérêt de nos actions et de ce que nous sommes.

On a le courage d’affirmer ce qu’on peut faire à partir de notre pédagogie.
On a le courage d’affirmer qu’on amène du changement, du neuf, qu’on permet aux situations et personnes d’évoluer sans les perdre.[rouge] On EST[/rouge] (pédagogues sociaux).

On a le courage d’assumer de se laisser toucher, envahir, bousculer et que cela affecte en effet « notre être ». Ces principes et les modes de travail que nous mettons en place, nous avons le courage de les nommer, de les défendre et de les illustrer.

Évidemment ça ne peut que heurter tous ceux qui ont eu le « courage » inverse. Un choc, un scandale.

[fuchia]Avec ce message , nous atteignons le nombre de 200 KroniKs, sur ce blog Recherche/ Action …[/fuchia]
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