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Questions de classe(s)

 Lambeaux de morteparole*

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Dans les locaux du Rectorat de Paris, au cours d’une réunion du CASNAV (acronyme de Centre d’accueil et de scolarisation pour les nouveaux arrivants et gens du voyage), les inspecteurs et formateurs m’ont appris trois choses :

On ne dit plus intégration mais inclusion des élèves (non pas étrangers mais nouveaux arrivants). Étonnée, je consulte le dictionnaire. L’intégration, dit le Robert, est l’opération par laquelle un individu ou un groupe s’incorpore à une collectivité. Elle peut être politique, sociale, raciale. Compris ! Racial a un relent raciste, donc l’intégration est suspecte de racisme. L’inclusion est mathématique, donc elle est neutre et insoupçonnable : « Propriété d’un ensemble A dont tous les éléments font partie d’un autre ensemble B. » On dit aussi qu’il y a inclusion d’une dent de sagesse lorsqu’elle est enfermée dans le tissu osseux du maxillaire. On parle encore d’inclusion quand un objet, une fleur, un insecte, est conservé dans un bloc de matière plastique transparente. Être inclus, c’est en somme être pris dans une masse sans qu’il soit question de s’en dégager autrement que par une opération chirurgicale. Pauvres fleurs, pauvres insectes.

On ne dit plus qu’un élève est non francophone ― définition négative qui gomme l’existence d’une langue parlée dans les familles ― mais qu’il est allophone, terme qui prend en compte sa ou ses langues d’origine (que l’on se gardera d’appeler dialectes). Il a un parler autre, mais la notion d’autre pouvant contenir un je ne sais quoi de discriminant, on ajoute « les élèves dits allophones » : à peine l’euphémisme créé, on s’en méfie pour dire qu’on ne dit peut-être pas totalement ce qu’on dit. Variante : « Les élèves allophones, si je puis dire ». Dans le feu de la discussion, on peut évoquer incidemment des élèves « qui n’ont pas une maîtrise suffisante de la langue », pour se reprendre aussitôt : « Je n’aime pas trop cette formule ». Quant aux élèves qui arrivent en France sans savoir lire ni écrire, ils sont appelés NSA, élèves non scolarisés antérieurement. Est-ce bien correct ? Ce non initial stigmatise, et le N, le S et le A pourraient être les initiales de Ne Sait pas l’Alphabet. Pire, ces lettres sont contenues dans le mot niais, qui risque de déraper incidemment vers ceux qui ont créé le sigle, y avez-vous songé ?

On ne dit plus classe d’accueil pour désigner cette famille scolaire où des adolescents de tous les pays du monde, dans des situations souvent critiques, trouvent un refuge pendant la première année de leur apprentissage du français, comme l’ont montré le livre de Nadine Croguennec : La Classe au bout du voyage, ou le film de Julie Bertuccelli : La Cour de Babel. On sait que ces adolescents, après leur séjour en classe d’accueil, sont intégrés (pardon : inclus) peu à peu dans des classes banales (pour éviter de dire normales, ce qui donnerait à supposer que les classes d’accueil sont constituées d’anormaux). Dorénavant, on appelle les classes d’accueil UP2A : Unité Pédagogique d’Élèves Allophones Arrivants (d’où les 2A). Le terme UP2A, nous dit l’inspecteur, a été choisi car il était « plus inclusif » que le terme « classe d’accueil ». Cela tombe sous le sens, et Nadine Croguennec aurait dû intituler son livre : L’UP2A au bout du voyage.

Peut-on encore accueillir et transmettre avec cette parole sous auto-surveillance ? Ce jargon insipide, pétri de bonnes intentions, parviendra à glacer pour de bon les plus chaleureux foyers de l’institution scolaire.

Nathalie de Courson, enseignante, intervenante CASNAV, auteur d’Éclats d’école, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2014.

* Ce beau néologisme est emprunté au titre du dernier roman de Jean Védrine, Morteparole, éditions Fayard, 2014, qui parle de « la parole morte et technique qu’impose désormais l’institution scolaire ».

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