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Questions de classe(s)

La médéfisation des esprits (3) Entreprendre...

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L’école doit-elle vraiment stimuler l’esprit d’entreprise et développer la culture économique des élèves ?À propos du rapport du C.N.E.E consacré au développement de la culture économique à l’école et du rapport de l’ I.D.E. intitulé « L’emploi à vie est mort...vive l’employabilité ».

L’école et le patronat

Les rapports entre le patronat et l’école publique en France ont toujours été ambivalents. D’un côté, le patronat a besoin de l’école car les entreprises recherchent une main-d’œuvre dont les qualifications sont clairement garanties et certifiées par un organisme public. En effet, sur le marché du travail, les entreprises sont en situation d’asymétrie d’information. Elles ignorent les « qualités » réelles des candidats qu’elles cherchent à embaucher, le diplôme joue alors un rôle de signal et de « label » attestant que les demandeurs d’emploi ont bien les compétences requises.
Mais l’école ne sert pas uniquement à former des travailleurs, elle doit aussi (en théorie) former des citoyens. En transmettant des savoirs, en apprenant aux élèves à argumenter, en fournissant les moyens d’une éducation qui permette d’apprécier les faits de façon rationnelle, elle doit aider les élèves à construire une pensée cohérente. Or, cet objectif fait aussi de l’école un espace d’apprentissage de l’esprit critique. Exercer son esprit critique, c’est confronter un jugement de fait ou de valeur, à des explications contradictoires et non reproduire un jugement exprimé par une institution dont l’individu subit la tutelle ; c’est aussi être capable de décrypter les enjeux idéologiques d’un discours médiatique, politique ou d’une explication qui se prétend scientifique. Dans cette confrontation, les élèves peuvent mettre en perspective les explications, parfois contradictoires, de phénomènes naturels ou culturels proposées par les sciences expérimentales ou par les sciences humaines. D’où l’importance de l’instruction dans la formation de l’esprit critique, puisque celle-ci doit permettre de donner aux élèves les moyens intellectuels de penser par eux-mêmes et de construire leur propre jugement. Dans une société démocratique, cette formation est donc indispensable.
Mais pour le patronat, cet apprentissage dans un cadre scolaire est problématique puisque des élèves, lors d’un enseignement de SES (Sciences Économiques et Sociales) – mais aussi en histoire, en philosophie ou en lettres – peuvent aborder les conséquences négatives de l’économie de marché ou des théories qui critiquent le système capitaliste. Voilà pourquoi le M.E.D.E.F. par l’intermédiaire de l’Institut de l’Entreprise (I.D.E.) mène depuis une quinzaine d’années une intense campagne de lobbying afin de déstabiliser l’enseignement des SES au lycée, cette discipline étant accusée entre autres de ne pas donner une image suffisamment positive de l’entreprise et des entrepreneurs.
De plus, le patronat reproche au système scolaire français l’inadéquation entre son offre de formation et les besoins de main-d’œuvre des entreprises. Il souligne le décalage entre les formations universitaires non directement professionnelles qui décernent des diplômes sans débouchés et les nombreuses offres d’emplois non satisfaites en raison de leur manque d’attractivité ou d’une information insuffisante. En définitive, le patronat sous-entend qu’une grande partie du chômage serait d’origine « structurelle » et donc imputable au système public d’orientation et de formation incapable de « coller » à la réalité des besoins des entreprises. Ces dernières auraient par ailleurs tendance désormais à privilégier dans leur recrutement les compétences et l’expérience des candidats. D’où la critique récurrente, aux accents « anti-intellectualistes » ,voire « anti-élitistes », des diplômes, accusés par le patronat de diffuser des savoirs trop universitaires ou trop académiques.
Au final, si le patronat reconnaît le rôle de l’État dans la formation initiale des personnes, il revendique un rôle plus important dans la formation professionnelle des futurs salariés, soit directement par le développement des formations en alternance, soit indirectement en participant davantage à l’élaboration de l’offre de formation. Pour le patronat, l’école est donc l’objet d’une double critique : c’est une institution qui ne remplit pas correctement sa fonction de formation à la fois professionnelle et culturelle des futurs salariés. Et c’est à ces critiques que cherche à répondre le projet du C.N.E.E. (Conseil national école-économie, organisme dont l’objectif est de rapprocher l’école de l’entreprise) lorsqu’il estime que l’école doit développer l’esprit d’entreprise et la culture économique des élèves.

 La « culture économique » contre « la théorie économique »

Dans un document récent1, le C.N.E.E. estime en effet que ce n’est plus uniquement l’enseignement de l’économie au lycée, mais l’ensemble du système scolaire qui doit participer au développement de la culture économique des jeunes Français et leur donner le « goût d’entreprendre ». Le C.N.E.E. distingue « l’économie, comme discipline d’enseignement qui repose sur une approche théorique macroéconomique, et la culture économique, qui se fonde sur une approche plus individuelle, microéconomique, prenant appui sur les situations concrètes tirées de la vie quotidienne. Développer la culture économique des élèves c’est leur permettre de comprendre le fonctionnement de l’économie au niveau de la vie des personnes, économie qui repose sur le travail, la production et l’échange de biens et de services, la production marchande étant assurée par les entreprises et les échanges sur le marché. » Cette distinction est révélatrice de la conception patronale de l’économie. Il ne s’agit plus d’initier les élèves aux subtilités de la microéconomie2 ou à celles du modèle de la concurrence pure et parfaite qui sert pourtant de référence aux économistes du courant néoclassique favorables à l’économie de marché. Ni même d’initier les élèves à la pensée des grands économistes libéraux comme Adam Smith, Friedrich Hayeck ou Milton Friedman3, mais de développer leur « culture économique », non au sens intellectuel mais anthropologique du terme, autrement dit, de leur transmettre les normes et les valeurs propres à l’ethos capitaliste.
À l’inverse de la théorie économique, la « culture économique », au sens du CNEE, « prend appui sur des situations concrètes ». Comme l’écrivait déjà Alain Suguenot : « L’économie n’est ni de gauche ni de droite. Elle ne relève pas de l’idéologie mais de la réalité des sociétés humaines dont chacune tente de tirer le meilleur parti de ses activités productrices »4. Autrement dit, développer la culture économique des élèves, c’est leur montrer la « réalité » de l’économie. Pour comprendre l’entreprise ou le marché, nul besoin de concepts théoriques ou de modèles abstraits5 car tous les individus sont capables d’appréhender de façon spontanée et immédiate les phénomènes économiques auxquels ils sont confrontés tous les jours6. En d’autres termes, la « culture économique » ne s’apprend pas, elle se vit !
Le développement de la culture économique ne passe donc pas par l’apprentissage du calcul du coût marginal ou par l’étude de l’offre et de la demande, mais par des visites ou des stages en entreprise, par des « parcours » ou des projets d’orientation, par des exposés sur les différentes professions afin d’informer les élèves sur les secteurs qui recrutent ou par des projets d’entreprise fictifs dans lesquels les élèves doivent imaginer la création et la vente d’un nouveau produit8. Tous les enseignants, quelles que soient leurs disciplines, doivent être désormais associés à cet objectif, et pour ce faire devront, selon le projet du CNEE, faire des stages en entreprise. Quant aux personnels de direction, le CNEE envisage même de leur faire suivre « des stages de microéconomie » (?).

A propos de « l’esprit d’entreprise »

Si la définition de la culture économique reste toutefois très floue et peu opératoire, l’injonction faite à l’école de « stimuler l’esprit d’entreprise » – selon l’expression de François Hollande – nécessite elle aussi quelques éclaircissements.
La diffusion de l’esprit d’entreprise doit dans un premier temps permettre de légitimer les principes de l’économie de marché et de la société de concurrence. Comme les individus d’une société ou d’un groupe donné, considèrent spontanément les normes et les valeurs de leur propre culture, acquises lors de leur socialisation, comme naturelles et universelles, les futurs travailleurs, en s’imprégnant dès l’enfance d’un environnement entrepreneurial, ne pourront que s’approprier ces principes et les considérer comme ; eux aussi, naturels et universels. Il s’agit de façon assez classique de légitimer, en les inculquant dès l’enfance, les valeurs du capitalisme et de l’économie de marché (individualisme, performance, compétition) afin de disqualifier par avance toute tentative critique ou alternatives visant à les remettre en cause. L’objectif est d’amener les salariés à « aimer leur boîte »7, et à aborder de façon positive l’activité des entreprises. Tout est fait pour restaurer l’image de marque des entrepreneurs, nouveaux héros des temps modernes et gommer l’image négative du « méchant » capitaliste vénal et cupide hérité de la littérature du XIXe siècle.
Le deuxième objectif est de donner aux élèves « le goût d’entreprendre ». L’expression doit d’abord être prise ici au sens propre. Dans un pays prétendument marqué par une certaine culture colbertiste et interventionniste, et dans lequel – d’après certains sondages – une grande partie des élèves souhaitent devenir fonctionnaires, il faut inciter les élèves à créer leur entreprise lorsqu’ils en auront l’âge. Multiplier le nombre d’entrepreneurs et d’entreprises serait une solution à la crise et au chômage, à condition bien sûr que les entreprises créées ne ferment pas six mois plus tard. L’augmentation du nombre de créations d’entreprise serait alors considérée comme le symbole d’une nation entreprenante et dynamique. Tel est, par exemple, l’objectif de ces jeux où les élèves doivent élaborer des business plan afin d’imaginer la création et la vente d’un nouveau produit8.
Enfin, l’esprit d’entreprendre doit aussi être compris dans un sens plus large, il ne s’agit pas seulement d’inciter les élèves à devenir entrepreneurs, mais à se considérer et à se comporter dans leur vie professionnelle « comme » des entrepreneurs. Autrement dit, le salarié doit adopter les représentations et les pratiques propres à l’ethos capitaliste. Dans ce contexte, il n’est donc pas nécessaire de créer une entreprise ou une start-up pour avoir l’esprit d’entreprendre, il suffit au salarié de gérer son capital humain comme un chef d’entreprise gère son entreprise. Le travailleur doit se considérer lui-même comme son propre patron et combiner au mieux les ressources dont il dispose de façon à être performant et compétitif dans tout ce qu’il entreprend. Comme le suggère le fondateur de LinkedIn : « Chacun devrait gérer sa carrière comme une start-up, en se considérant comme un être en devenir, en investissant dans son développement, en s’adaptant à son environnement »9. Mais à l’inverse du véritable entrepreneur qui a pour principale finalité la recherche du profit, ce n’est pas l’appât du gain qui doit orienter la conduite du salarié mais le souci de sa carrière et de son employabilité.

Le salarié, « acteur » de son employabilité

Un rapport récent de l’ I.D.E.10 permet en effet de mieux comprendre pourquoi il est si important de développer la culture économique et l’esprit d’entreprise à l’école, et en quoi ce projet doit concerner tous les futurs salariés. En effet, selon ce rapport, les mutations technologiques et économiques auxquelles sont confrontées actuellement les entreprises risquent de se traduire par une remise en cause radicale du statut actuel de l’emploi au profit de formes d’emploi plus précaires et plus instables. Si, dans le contexte fordiste des Trente Glorieuses caractérisé par une forte croissance et une offre de travail insuffisante, les entreprises cherchaient surtout à fidéliser leurs salariés par l’octroi de certains avantages (prime d’ancienneté, CDI…), le contexte actuel (croissance faible, offre de travail excédentaire) amène les entreprises à revoir les modalités de leur politique de recrutement. Elles ont, à l’inverse, désormais tendance à valoriser la mobilité des salariés et à encourager le développement de formes « atypiques » d’emploi proche du travail temporaire ou du travail indépendant. Dans ce contexte, le salarié doit être davantage animé par le désir d’entretenir ou d’accroître son employabilité plutôt que de chercher à occuper un emploi pérenne. Voilà pourquoi, selon le rapport de l’ I.D.E., l’employabilité risque à terme de remplacer l’emploi à vie !
Dans un environnement instable et concurrentiel, l’employabilité peut être considérée comme le pendant, pour le salarié, de la compétitivité pour une entreprise. Si la compétitivité d’une entreprise est sa capacité à garder ou à gagner des parts de marché, l’employabilité, pour un salarié, peut se définir comme sa capacité à occuper ou à conserver un emploi. Elle représente la « valeur » du salarié sur le marché du travail, mais cette valeur ne se confond pas avec sa valeur marchande (son salaire d’équilibre) , ainsi, un salarié peu qualifié – et donc peu payé – peut malgré tout avoir une forte employabilité s’il trouve ou accepte rapidement un travail même a priori peu attractif.
Le degré d’employabilité d’un travailleur est alors fonction de l’ensemble des ressources mobilisables dans sa recherche d’emploi. Ces ressources sont très larges ; son niveau de formation initiale (sa qualification ) joue un rôle important mais le niveau de diplôme semble de moins en moins pertinent pour apprécier la valeur d’un salarié. Le rapport estime qu’il faut désormais sortir du « culte du diplôme ». En effet, le diplôme représente une sorte de « rente à vie » qui ne donne pas toujours une idée satisfaisante du réel potentiel productif du salarié. Comme de plus, sur le marché du travail, les diplômes se dévaluent très vite en raison notamment des mutations des besoins des entreprises, le détenteur d’un diplôme doit impérativement montrer qu’il ne se contente pas de compter sur sa formation initiale pour maintenir son employabilité. Voilà pourquoi l’obtention d’un diplôme ne doit pas dispenser le salarié de continuer à mener des efforts pour améliorer son employabilité et actualiser ses compétences.
Les autres ressources dont dispose l’individu peuvent être de statuts variés mais surtout liées à la personnalité du candidat (à son savoir-être) : créativité, expériences professionnelles, compétences relationnelles, réseaux de connaissances, capacité d’innovation. Ce capital humain peut aussi englober des « traits de caractère » comme la persévérance ou la capacité à ne pas se décourager. Le rapport de l’ I.D.E. va jusqu’à considérer qu’un passage chez les scouts, la participation à des actions bénévoles ou à des associations caritatives améliore l’employabilité d’une personne car ces expériences montrent que le salarié aura l’esprit d’équipe et se montrera loyal à l’égard de son entreprise.
Mais, selon l’ I.D.E., la question de l’employabilité est encore trop souvent appréhendée sous l’angle de la formation continue et considérée comme étant essentiellement du ressort des entreprises. Or, souligne le rapport, « actuellement, l’employabilité repose uniquement sur les employeurs, un droit à l’employabilité est même en train de naître […] mais il n’y pas eu dans le même temps de devoirs attribués en contreparties aux salariés, ce qui risque d’accentuer la passivité de certains salariés dans leur gestion de carrière, or on ne peut tout attendre des entreprises : les salariés doivent être acteurs, voire moteurs de leur propre employabilité [...] On en est encore loin, déplore l’ I.D.E., seuls les plus qualifiés, les plus désireux de progresser et les plus conscients de l’importance de l’employabilité se placent dans ce cadre[…] Le problème est que seule une élite a conscience de la nécessité de rester employable. » Comment rester employable ? Telle doit être désormais la préoccupation majeure des salariés. Voilà pourquoi il est nécessaire de sensibiliser et de responsabiliser davantage les salariés afin que « chacun des acteurs se préoccupe de ce problème et l’ait toujours à l’esprit »11.
Pour ce faire, l’ I.D.E. suggère d’inciter les salariés à réaliser des diagnostics visant à mesurer leur degré d’employabilité, sur le principe des bilans de santé, à l’aide de techniques comme le quantified self , procédé d’auto-mesure utilisant les big data, et permettant d’analyser et de partager les données personnelles afin de mieux cibler les perspectives d’employabilité des salariés. L’utilisation des nudges12, incitations « fines » à adopter les bonnes pratiques par l’exemplarité, est aussi envisagée. Quant aux nouvelles technologies, comme les MOOS, elles peuvent aussi permettre aux salariés de s’auto-former en tenant compte de leurs contraintes professionnelles et familiales. Le marché de l’employabilité et de la formation semble décidément promis à un avenir radieux.
Cette « injonction à l’employabilité » exerce une pression permanente sur le salarié afin de l’inciter à maintenir constamment ses efforts de formation, mais elle permet surtout de dédouaner les entreprises des questions liées à la reconversion de la main-d’œuvre en cas de plan social ou de suppression d’emploi. Dans un environnement concurrentiel, tout avantage acquis – comme l’obtention d’un diplôme ou d’un CDI – est toujours instable et précaire, il peut être remis en jeu à tout moment. Le salarié, même en emploi stable, n’est pas à l’abri d’un accident : un licenciement, une période de chômage, un échec professionnel sont les risques naturels d’une économie compétitive. Il faut donc les accepter et s’y préparer, en étant prêt, le cas échéant, à accepter une mutation ou à changer de branche, quitte à occuper un emploi moins payé ou moins intéressant. Au risque de se trouver enfermé dans une « prison dorée » (c’est-à-dire un emploi stable), il convient de préférer celui de la mobilité professionnelle. Le champ lexical du néolibéralisme s’ordonne en effet autour de clivages récurrents : mobilité/immobilité ; activité/passivité ; goût du risque/préférence pour la stabilité, innovateur/conservateur. Le sujet néolibéral considère de toute façon les événements positifs ou négatifs qui le concernent comme la juste et inévitable conséquence des lois du marché, lois qu’on ne peut évidemment pas changer, mais auxquelles on doit s’adapter en restant combatif et compétitif. C’est aussi cela avoir l’esprit d’entreprise !

La laïcité contre le néolibéralisme

L’employabilité est le concept clé qui permet de comprendre pourquoi le développement de l’esprit d’entreprise concerne tous les élèves et non uniquement les futurs créateurs d’entreprise. L’école doit stimuler l’esprit d’entreprendre afin surtout de préparer le futur salarié à être à la fois entreprenant (c’est-à-dire créatif, imaginatif, innovant) pour séduire les entreprises et prêt à « entreprendre » toutes les démarches possibles afin d’accroître son employabilité (stage, formation continue, auto-formation…). Plutôt que de risquer de se voir reprocher d’endoctriner les élèves en demandant à l’école d’enseigner les vertus du libéralisme économique, le patronat préfère adopter une stratégie plus subtile et critiquer le conformisme et le conservatisme de l’école française. Car stimuler l’esprit d’entreprendre c’est aussi inciter les élèves à faire des projets, à prendre des initiatives, bref à être « acteur de leur apprentissage ». Ces préoccupations permettent ainsi au patronat d’être en phase avec les mouvements pédagogiques, partisans d’une réforme de l’école qui favorise la créativité, l’innovation, de même que le travail en équipe et la confiance en soi13 objectifs parfaitement compatibles et complémentaires avec le développement de l’esprit d’entreprise.
On le sait depuis Max Weber, le capitalisme n’est pas uniquement un système économique fondé sur l’exploitation des travailleurs par les détenteurs des moyens de production, il repose aussi sur un système de valeurs, un ethos, qui fait de la recherche du profit individuel la finalité principale des actions humaines. Or, l’ethos capitaliste, contrairement à ce que croyaient les premiers libéraux comme Adam Smith14, n’a rien d’inné. Il a besoin pour conquérir les consciences d’institutions qui s’en fassent le support. De plus, contrairement aux tenants du libéralisme classique (J. Locke, Stuart Mill, A. Tocqueville), très attachés au respect de la liberté de conscience des individus et à la neutralité de l’État, les néolibéraux estiment que l’État doit lui-même mettre en place le cadre juridique et institutionnel à l’intérieur duquel vont pouvoir se déployer les mécanismes de la concurrence et du marché. Comme le rappelle Christian Laval, « le néolibéralisme est d’abord et avant tout un système de normes introduit à l’initiative de l’État dans les rapports sociaux et dans ses propres rouages »15. Mais pour que ce système de normes informe les pratiques individuelles, il faut que des institutions comme l’école publique s’en fassent le relais. D’où l’intérêt que porte le patronat à l’école et au système scolaire. Pour les néolibéraux, l’école est plus que jamais un « Appareil Idéologique d’État » – comme le disait Louis Althusser –, elle est l’institution de prédilection qui doit diffuser l’ethos capitaliste et former les sujets de la future société de concurrence.
Reste à se demander pourquoi dans un pays soi-disant si attaché à sa laïcité, et qui plus est sous un gouvernement de gauche, de telles propositions visant à instrumentaliser l’école et à la considérer uniquement comme l’antichambre de l’entreprise ne choquent plus personne. Cette absence de réaction est certainement en partie imputable au discours sur la « frilosité » de l’opinion publique française face aux enjeux de l’économie moderne et sur l’injonction faite au système scolaire de s’adapter aux contraintes de cette dernière, discours parfaitement intégré par la gauche libérale et ses porte-paroles médiatiques.
Si le candidat François Hollande a promis de faire de l’éducation la priorité de son gouvernement, il a oublié de préciser qu’il comptait dans le domaine éducatif, (comme dans d’autres) se contenter de relayer les propositions du MEDE, comme le montre son discours du 29/04/2013 dans lequel il a déclaré que « Stimuler l’esprit d’entreprise dans notre pays, c’est d’abord le rôle de l’école »16. À ce propos, Jules Ferry – pourtant peu suspect de sympathies socialistes – déclarait quant à lui en 1879 : « Dans une société démocratique, surtout, il est de la plus haute importance de ne pas livrer les études aux entreprises de l’industrialisme, aux caprices des intérêts à courte vue, aux courants impétueux et contradictoires d’un monde affairé, positif, tout aux soucis de l’heure présente »17 . Or, n’est-ce pas sous le patronage du même Jules Ferry que le président de la République a placé son quinquennat ?
Quant à l’absence de réactions médiatiques, peut-être s’explique-t-elle en partie par le fait que, pour l’instant, l’ I.D.E. n’a pas encore proposé aux journalistes d’effectuer des stages afin de les aider à mieux parler de l’entreprise. Il est vrai que les journalistes, à l’inverse des enseignants, travaillent – eux – déjà en entreprise…
FIN

1 Ce faisant, nous n’ignorons par pour autant le rôle de l’école dans la reproduction de l’ordre social.
2 Précisons toutefois que chez Adam Smith, c’est la propension à l’échange plus que le goût d’entreprendre qui est supposé être naturel pour l’homme. Pour une analyse de la différence entre libéralisme et néolibéralisme, nous renvoyons aux ouvrages de P. Dardot et de C. Laval.
http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-laval/120414/ultraliberalisme-liberalisme-et-neoliberalisme
3 http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-laval/120414/ultraliberalisme-liberalisme-et-neoliberalisme
4 « Comment développer la culture économique de tous les élèves ? », à lire sur le site de l’APSES. http://www.apses.org/IMG/pdf/CNEE_culture_e_conomique.pdf
5 Le CNEE fait un curieux contre-sens sur le sens de la microéconomie, puisque celle-ci est justement une des branches des sciences économiques les plus souvent critiquées pour son formalisme et son recours à l’abstraction. Le CNEE entend par microéconomie l’économie « quotidienne » ou « concrète ».
6 Sans doute parce que les théories économiques, au même titre que n’importe quelles théories (qu’elles soient par ailleurs keynésiennes, marxistes ou libérales…), sont critiquables et donc… réfutables.
7 http://www.alain-suguenot.com/blog/index.php?post/2012/11/21/LECONOMIE-NE-RELEVE-PAS-DE-LIDEOLOGIE
8 http://www.institut-entreprise.fr/reflexions/societal/blog/esprit-es-tu-la
9 Comme dans le clip de la campagne « J’aime ma boîte », chanté par Manolo, organisée par Sophie de Menton.
10 p. 73
11 Rapport de l’IDE, p. 64.
12 Nudge = « coup de coude » en anglais. Ce terme est pris comme une technique d’incitation à adopter les pratiques désirées.
13 Thèmes qui ne tarderont pas à être mis en avant par le patronat.
14 http://www.lesechos.fr/29/04/2013/lesechos.fr/0202738249445_francois-hollande-veut-developper-l-esprit-d-entreprise-de-l-ecole-a-l-universite
15 Discours de Jules Ferry à la distribution des prix du concours général, le 4 août 1879, cité par Claude Lelièvre, Jules Ferry, la République éducatrice, Hachette éducation, 1999, p. 103.
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