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Questions de classe(s)

La justice curriculaire

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Jurjo Torres est un des pédagogues critiques espagnols les plus reconnus. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont l’un porte en particulier sur la question de la justice curriculaire. Cela le conduit à se demander comment le système scolaire peut lutter contre les discriminations.
Néanmoins, comme on le verra, le discours de Torres n’est pas toujours exempt de tendances à entacher le discours de la pédagogie critique des thématiques de l’éducation nouvelle revues par le nouvel esprit du capitalisme et la société du numérique.

« Nous autres professeurs, nous devons apprendre que nous sommes tous racistes, sexistes, homophobes... »
Entretien entre Ana Lopez et Jurjo Torres Santomé
pour le journal, Escuela, 15 septembre 2011

Traduit de l’espagnol le 25/09/16

Le professeur Jurjo Torres Santomé analyse depuis plusieurs années dans ses livres les différents aspects du système éducatif. Dans son dernier livre, La justice curriculaire – Le cheval de Troie de la culture scolaire –, il l’étudie depuis un point de vue plus global, laissant de côté des questions plus spécifiques, pour aller directement à la propre raison d’être de ce système éducatif.

Dans ce livre, sont analysées les principales transformations qui sont survenues dans l’actualité, les messages que ces transformations sont en train d’envoyer à l’école et les répercussions sur les curriculums.

Comment est né ce livre ?

Cela fait plusieurs années que je constate le manque de débat sur le sens et la finalité du système éducatif et sur ce qu’apprend l’élève dans un monde chaque fois plus dynamique. Dans ces dernières décennies, il y a eu beaucoup de transformations. Nous avons appris à vivre dans la globalisation, le monde possède moins de frontières et tous les grands champs de la connaissance, dans toutes les sphères de la société, sont en train de subir des changements très radicaux.

Je parle concrètement de grandes révolutions, de transformations encore sous forme d’ébauches, dans la technologie, dans les relations humaines, dans les valeurs… Il n’y a qu’à voir dans quelle mesure le système éducatif s’informe de cela, lui donne une réponse et prépare les citoyens qui vivent dans ce monde.

Est-ce qu’il le fait ?

Je me suis consacré à analyser beaucoup de contenus curriculaires et j’ai passé des années obsédé par l’inadéquation et la décontextualisation par rapport au monde réel. Comme à chaque fois ce type de changement augmente et sont chaque fois plus grands, les connaissances doivent s’actualiser. Le système éducatif doit être continuellement en train de réviser les contenus, car la formation scolaire se limite à quelques années alors que la production de connaissances est énorme.

Il est nécessaire d’avoir un débat sur quels contenus laisser et quels contenus ajouter. S’il y a des choses nouvelles à apprendre, il y a également des choses anciennes dont l’on peut se passer. La seule chose que nous savons, c’est combien d’étudiants réussissent et combien échouent et nous leur rejetons la faute, mais de même il faut voir si cette culture dont nous disons qu’elle est basique l’est réellement, et si l’élève le vit ainsi. C’est ce débat qui est urgent.

De là, il s’ensuit que les contenus curriculaires n’ont pas assez évolué…

Non. Curieusement, dans les cursus universitaires, on a introduit beaucoup de diplômes. Si on compare avec le catalogue de titres d’il y a quinze ans avec celui de maintenant, ils ne se ressemblent en rien. Ont surgit de nouvelles connaissances et chaque année en surgissent de nouvelles, mais dans le système scolaire, on ne les a pas introduit. On continue à penser selon un régime plus centré sur les disciplines et on continue à reproduire les mêmes modalités que nous étudions depuis plusieurs années, comme si cela était de grandes certitudes, dans un monde où les certitudes sont chaque fois plus en discussion.

Le système éducatif doit s’adapter à la démocratisation de la société qui a été produite ces dernières années. De nombreuses voix qui étaient réduites au silence, comme celles des femmes, des peuples du tiers-monde ou des enfants… ont commencé à prendre du poids et le système éducatif doit les écouter. Mais les manuels continus d’être d’un européano-centrisme brutal, une vision qui explique le colonialisme, mais qui n’explique pas comment une société doit être démocratique, respectueuse, égalitaire, diverse…

C’est à cela que vous renvoyez avec la notion de justice curriculaire ?

La justice curriculaire essaie de voir dans quelle mesure ces contenus sont justes et contribuent à construire une société plus juste, si ce sont des contenus qui favorisent plus certains collectifs ou peuples ou au contraire, les réduisent au silence et les attaquent… Dans le livre, j’analyse chacune des douze révolutions qui sont en train de se produire et comment chacune d’entre elles sont en train d’envoyer des messages à l’institution scolaire et nous contraint à la repenser.

Le système éducatif est là où l’on nous enseigne à voir le monde, où l’on nous l’explique et où on nous encapacite pour y intervenir. Cependant, il faut voir si réellement nous sommes en train d’aider les étudiants à comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Beaucoup d’enfants ne trouvent pas dans l’école les explications à leurs difficultés et aux situations personnelles qu’ils vivent, ils ne se sentent pas représentés et même en arrivent à penser qu’ils souffrent d’une tare familiale. Il se crée un langage qui n’explique par l’échec parce qu’on croit que l’on ne peut pas parler à des enfant des injustices, mais ils les vivent et en sortant de la classe, ils doivent retourner à la réalité et trouver des réponses à leurs questions. En cela, il est très facile qu’il aillent chercher des explications que l’école ne leurs donnent pas et qui sont incorrectes et fausses.

Et comment peut-on résoudre ce problème ?

L’objectif est d’aider à penser en montrant toutes les perspectives, et non en les occultant, et en utilisant les contenus pour parler de la réalité. On a toujours tendance à penser qu’il y a des matières qui sont aseptisées, mais l’on peut enseigner des mathématiques en parlant de la réalité : les dépenses qu’affrontent une famille relativement à son salaire, ce que l’on peut acheter… Par exemple, dans le système éducatif, on n’apprend pas ce qu’est le monde du travail, ce qu’est la politique, ce qu’implique de voter…

Ce livre parle de douze révolutions. Y-en-a-t-il certaines qui ont une influence sur le système éducatif ?

Toutes ont une influence. Il y a une tendance à croire que l’unique changement qui se produit dans le monde est technologique, mais c’est aussi un changement dans les relations sociales. Par exemple, durant le XXe siècle, on a proclamé tout un lot de déclarations des droits et tous les groupes sociaux qui se sont organisés ont réussi et sont parvenus à faire en sorte que l’ONU leur reconnaisse une déclaration des droits : les peuples indigènes, les personnes en situation de handicap… Chacune de ces déclarations affirme que le système éducatif a certaines obligations mais demandez aux enseignants lesquels ils connaissent, lesquelles sont en attente et lesquelles revendiquent encore leur applications….

Comment doit se transférer cette révolution sociale à l’école ?

Nous devons apprendre à nous voir sous une forme différente d’avant, à être conscients que nous sommes tous égaux et être en relation d’égaux à égaux.

Un des grands apprentissages qu’ont eu à faire les hommes, c’est à changer leur relation avec les femmes dans ce sens. Toute la science et la politique, nous disait que les femmes étaient des êtres inférieurs, mais l’on a lutté pour l’égalité et on a démontré que les lois étaient machistes et s’appuyaient sur des idées fausses. A partir de là, il a fallu apprendre à entrer en relation d’égal à égal, et le système scolaire a été un instrument clé dans ce sens.

Il faut également apprendre à entrer en relation avec l’élève. La déclaration des droits de l’enfant dit que les enfants sont des citoyens dès le moment où ils naissent, qu’il ont une voix et qu’il faut les écouter. Cependant, une des paroles qu’entend le plus un étudiant dans le système éducatif est silence. Ce qui annule tout cela.

C’est une conception de l’enfance basée sur sa propre étymologie, « enfance » vient du mot latin « infans » qui signifie « celui qui ne parle pas », en cela même le vocabulaire nous trahit. Il est nécessaire d’apprendre à traiter les enfants comme des égaux et pour cela, le système éducatif doit être repensé.

Cela suppose également un changement de stratégie dans le professorat…

Oui, il est nécessaire de se rendre compte de cette nouvelle vision et commencer à la développer dans la formation des professeurs. Dans les nouvelles universités, on est en train de commencer à étudier ce type de choses, mais il reste encore beaucoup à faire.

Une révolution sociale, c’est cela : apprendre à entrer en relation avec des collectifs que jusqu’alors nous considérions comme inégaux, ou mêmes inférieurs. Il faut changer de logiciel et pour cela, il faut d’abord savoir qui nous sommes et assumer que nous sommes pleins de préjugés et que nous devons nous rééduquer.

La première chose que nous devons apprendre en tant qu’enseignants, c’est que nous sommes tous racistes, sexistes, homophobes, parce que notre société est ainsi… Arrêter de l’être implique de lutter contre une paresse intellectuelle très forte et logiquement nous pensons que nous ne sommes pas comme cela, mais le plus intelligent est de reconnaître que c’est le cas, être avertis, s’auto-analyser et le neutraliser.

Nous ne sommes pas des machines et nous ne traitons pas tous les élèves de manière égale, nous avons des préférences, des intérêts, des sympathies et c’est seulement quand nous nous rendons compte qu’il y a des étudiants qui nous reviennent plus ou moins, qu’avec certains nous communiquons mieux et avec d’autres moins bien que nous pouvons élaborer des stratégies pour neutraliser et stimuler ces élèves avec qui nous avons plus de mal à rentrer en relation.

Vous disiez avant que la révolution technologique n’est pas l’unique qui est en train de se produire, cependant il est certain qu’elle a lieu et qu’Internet est actuellement un important canal d’information et de communication. De quelle manière cela influe sur le système d’éducation ?

Le travail du système éducatif est d’apprendre à analyser tout cet excès d’information que nous apporte Internet et d’encapaciter les élèves pour qu’ils en tirent profit.

La culture de la mémorisation avait un sens dans une société où l’accès au livre était plus difficile et la mémoire était une forme de transmission de la connaissance de génération en génération. Aujourd’hui, il n’y a plus à être autant obsédé par l’oubli car l’information est disponible. Le système éducatif doit être conscient que s’il y a des machines qui font quelque chose, il n’a pas tant d’effort à consacrer à ces tâches. Il faut utiliser les cerveaux humains pour faire ce que les machines ne peuvent pas faire : analyser, juger l’information, détecter les biais, savoir ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas…

Une des tâches les plus importantes que doit assumer maintenant l’éducation est d’apprendre des critères pour juger de l’information, car dans la tâche de diffuser l’information, elle doit rivaliser avec des instances qui le font mieux. Si tu veux t’informer sur quelque chose, il y a beaucoup de chaînes thématiques, de revues, de musées, de films… avec une information plus actualisée. Cependant, en dehors de l’école, il n’y a pas d’autre instruments qui nous aide à l’analyser et à réfléchir sur cette information.

Si l’école a uniquement pour rôle de diffuser l’information, je suis le premier à dire que nous allons mettre la clef sous la porte.

Alors le manuel, qui continue à être une pièce fondamentale de l’école, est absurde…

Le manuel au sens traditionnel est absurde. Dans une société de l’information, travailler avec cette unique source d’information n’a pas de sens, cela fabrique des personnes dogmatiques. Nous cessons d’être dogmatiques quand nous pouvons confronter ces informations avec d’autres. Il faut apprendre à travailler avec plus livres, avec des versions différentes, pour que les élèves apprennent à évaluer et à confronter. Tu apprends à voir qu’un canal d’information te manipule quand tu le compares à d’autres.

Le système scolaire doit prévoir que les information sont construites par des êtres humains, qui ont des intérêts et qui sont conditionnés et qui peuvent se tromper. C’est pourquoi il faut confronter les sources. Une école, qui travaille avec des manuels, travaille avec une bible, et cela produit des personnes dogmatiques.

Une fois de plus je reviens aux enseignants. Sont-ils préparés pour ce changement ?

Parler des professeurs en général est très pervers. C’est un groupe où il y a de tout. La question, c’est qu’ils doivent être préparés, et s’ils ne le sont pas, les autorités doivent prendre des mesures pour qu’ils le soient.

Le système éducatif propose des choses, des philosophies, des modèles...et doit regarder si le professeur est préparé, l’appuyer pour qu’il travaille de cette manière.

Et la famille, quelle rôle joue-t-elle dans tout cela ?

Il faut aussi apprendre à revoir la relation avec les familles. Dans les instituts de formation du professorat, on n’a pas l’habitude d’expliquer le rôle qu’elles jouent, personne ne nous entraîne à faire un entretien avec une mère ou un père et nous ne savons pas entrer en relation avec eux. Nous pouvons formuler des questions inconvenantes qui ne sont pas nécessaire… Non pas de manière consciente, mais parce que nous ne savons pas le faire d’une autre manière.

En outre, il est important de prendre en compte qu’aujourd’hui tous les mères et les pères sont passés par le système éducatif. Cela veut dire qu’ils ont une expérience passée que n’avaient pas les parents d’autrefois qui mythifiaient l’école. Maintenant, ils sont passée par elle et ils en ont gardé des souvenirs, bons ou mauvais.

Comme professeur, il est important que je rentre en relation avec les familles en sachant cela, en essayant de me rapprocher d’eux et en cherchant leur collaboration. Il nous manque beaucoup ce type de tact, entre autre dû au fait que le cursus d’enseignant est très court et qu’en quatre ans, on n’a pas le temps d’apprendre la quantité de connaissances dont on a besoin pour exercer cette profession. Nous n’avons pas besoin de moins de formation qu’un médecin.

Cependant, nous ne devons pas tomber non plus dans la "parentocratie".

A quoi faîtes vous allusion ?

Dans le système scolaire, le rôle des familles a toujours été important et l’on est tombé dans une espèce de parentocratie. On est en train de donner du poids aux familles et on oublie que les enfants sont des citoyens. Une personne qui n’a pas d’enfants ne doit pas se désintéresser de l’éducation, car on est en train d’éduquer les citoyens qui vivent avec toi et qui dans le futur auront des responsabilités. Cette préoccupation doit être celle de toute la société.

En outre, lorsque l’on décide comme parents, nous prenons des décisions plus égoïstes que quand nous décidons d’un point de vue social, là nous sommes plus généreux. Le système scolaire doit montrer que dans la société, nous sommes tous coresponsables de l’éducation des citoyens plus jeunes, et qu’il faut qu’il y ait une possibilité de participation plus active dans le système scolaire.

En conclusion, que cherchez vous à montrer avec ce livre ?

Ce que je cherche c’est à intégrer dans le système scolaire des tâches précises que l’on est en train d’oublier et que l’on doit voir de manière complète. On a l’impression que le système éducatif n’a d’autre finalité que de préparer au monde du travail, c’est pour cela que les écoles valorisées sont celles qui ont des bons résultats aux études PISA, mais PISA ne mesure que trois critères et il y a beaucoup d’autres choses que cela ne mesure pas.

Les lacunes du système éducatif se remarquent parce qu’il y a un débat. Cependant, il faudra voir si l’on est en train de produire ce débat.

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