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Questions de classe(s)

La Guerre aux pauvres commence à l’école : sur la morale laïque, entretien avec Ruwen Ogien

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Ruwen Ogien, philosophe et auteur de La Guerre contre les pauvres commence à l’école : sur la morale laïque a très gentiment accepté de répondre à nos questions pour le site Questions de classe(s). Nous vous livrons son analyse du projet de Vincent Peillon de rétablissement de la morale à l’école.

À noter également que Ruwen Ogien était l’invité de l’émission "Tête-à-tête" sur France culture du 28 avril, pour un entretien vraiment passionnant à écouter ici.

Questions de classe(s) - Avec La Guerre contre les pauvres commence à l’école : sur la morale laïque (Grasset, 2013, 168 p., 14,50 €) vous nous proposez un livre « sur » l’actualité qui s’ouvre en montrant que ce retour prôné par Vincent Peillon est tout sauf original et qu’il s’inscrit à la fois dans la nostalgie de l’école d’antan et dans le mouvement de revanche contre « l’esprit 68 » déjà porté par ses prédécesseurs. La nouveauté serait surtout que Vincent Peillon pourrait réussir à convertir la gauche au conservatisme scolaire, comme elle s’est convertie au libéralisme ou à la pensée sécuritaire...

Ruwen Ogien - Ce que la pensée conservatrice a de plus frappant, c’est sa vision moraliste des urgences politiques. Pour ceux qui la propagent, le problème principal de nos sociétés n’est pas l’accroissement considérable des inégalités de richesse et de pouvoir, le traitement inhumain des immigrés sans papiers, ou les atteintes à la vie privée par le fichage clandestin et la surveillance illégitime des communications. Non. Ce qui les préoccupe, c’est l’effondrement d’un certain ordre moral fondé sur le goût de l’effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline, le contrôle des désirs, la fidélité aux traditions, l’identification à la communauté nationale, et la valorisation de la famille « naturelle » et hétérosexuelle. Logiquement, la priorité, pour les conservateurs, n’est pas d’améliorer la condition économique des plus défavorisés, ou de mieux protéger les droits et les libertés de chacun. Elle est de restaurer cet ordre moral.

Le projet de ramener la morale « laïque » à l’école séduit manifestement beaucoup de monde, à droite comme à gauche. Il repose cependant sur une idée profondément conservatrice : le problème principal de l’école ne serait pas qu’elle manque de moyens matériels, et qu’elle est incapable, aujourd’hui, de compenser les injustices causées par un système économique et social profondément inégal. Non. Le problème, c’est l’immoralité des élèves, plus exactement l’immoralité des élèves des quartiers défavorisés ! Car pourquoi auraient-ils besoin de cours de morale, s’ils étaient déjà moraux ?

En affirmant que la France a besoin d’un « redressement moral » avec des accents réactionnaires un peu gênants pour tous ceux qui veulent soutenir ce gouvernement, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, dont les engagements à gauche sont pourtant incontestables, consacre l’hégémonie de la pensée conservatrice sur le sujet de l’école, comme d’autres ministres de gauche l’ont consacrée, par leurs déclarations, sur l’immigration ou la sécurité. C’est une tendance qu’il faut, je crois, essayer de combattre sans se lasser.

Q2C - Ce qui distingue aussi le projet de Vincent Peillon de celui de ses prédécesseurs, c’est l’adjectif « laïque » accolé au terme de morale. Comment comprendre cette démarche et ses impasses ?

R. O - Il ne faut pas être naïf. On ne peut pas ignorer ce que sont devenus les mots « laïque » et « laïcité » dans le débat public aujourd’hui.

Loin d’exprimer la défense de la justice sociale, des droits et des libertés individuelles, comme ce fut le cas à certains moments de l’histoire, les mots « laïque » et « laïcité » servent à glorifier la Nation et ses « traditions » (gros rouge et saucisses de cochon, entre autres), et de discréditer les minorités religieuses qui ont le « culot » de revendiquer l’égalité dans la possibilité de s’exprimer publiquement et de vivre selon leurs propres habitudes culinaires ou vestimentaires.

Pour éviter ce danger, il faudrait dire et répéter que l’usage public des mots « laïque » et « laïcité » ne vise nullement à étouffer le pluralisme des mœurs, la diversité des habitudes culinaires et vestimentaires, à rejeter les revendications présentes à l’expression publique des minorités religieuses, ou à stigmatiser telle ou telle population déjà défavorisée. Ce que le ministre ne fait pas suffisamment à mon avis.

C’est pourquoi je me suis permis de suggérer que son projet peut parfaitement être compris comme visant en priorité, les jeunes des quartiers défavorisés, généralement accusés d’être trop sensibles à l’appel de l’intégrisme religieux musulman, d’être trop violents et trop incivils, des jeunes dont tout le monde semble penser qu’il serait urgent de les « discipliner », et de les ramener dans le « droit chemin » de l’uniformité républicaine.

En effet, même si sa portée est plus large dans l’esprit du ministre, c’est ainsi que son projet d’enseignement de la morale laïque est généralement interprété, et c’est ce qui explique pourquoi il suscite un tel enthousiasme, même à l’extrême droite… et même chez les croyants catholiques !

Selon un sondage IFOP effectué du 4 au 6 septembre 2012, après que Vincent Peillon ait annoncé pour la première fois son projet d’un enseignement de morale laïque, 86% des catholiques étaient pour des cours de morale laïque ! (Dimanche Ouest-France, 8 septembre 2012).
C’est quand même significatif. Même les plus catholiques semblent apprécier la laïcité lorsqu’elle est comprise ainsi !

En fait, le ministre de l’Éducation nationale n’a probablement pas l’intention, par son projet, de stigmatiser une population Il vise plutôt à obtenir une sorte de consensus sur ses projets de réforme de l’école, et il sait que l’idée d’un retour de la morale peut servir de base à ce consensus, parce qu’elle est approuvée par la majorité des citoyens. Mais le danger politique de voir la morale dite « laïque » mise au service de la stigmatisation des musulmans existe clairement à mon avis.

Q2C - L’ouvrage aborde cet enseignement de la morale d’un point de vue philosophique. Mais c’est aussi une réflexion pédagogique puisque vous y poser la question de la possibilité d’un tel enseignement, de ses modalités et surtout de son efficacité. Quelle conclusion en tirez-vous ?

R. O. - Le projet de faire revenir la morale à l’école part du postulat que la morale peut s’enseigner au moyen de cours et d’examens, comme si c’était une connaissance théorique du même genre que la physique - chimie ou l’histoire - géographie.

Il ne tient pas compte du fait que ce postulat n’a rien d’une vérité d’évidence, et qu’il est disputé depuis l’antiquité. La morale peut-elle s’enseigner ? Et si son enseignement est possible, doit-il se faire de façon magistrale au moyen de cours et d’examens ? Ne consiste-t-il pas plutôt à montrer l’exemple, et à donner l’envie de le suivre ? Les examens de morale devront-ils vérifier, la connaissance de l’histoire des idées morales, celle des principes de la morale, ou la moralité des conduites de l’élève ? L’élève devra-t-il seulement montrer qu’il sait ce qu’est la vertu, ou devra-t-il prouver qu’il est devenu vertueux grâce au programme ?

Toutes ces questions philosophiques se ramènent en fait à une seule plus terre-à-terre : l’enseignement de la morale laïque devra-il ressembler à celui des sciences naturelles ou de la natation ? Savoir nager ne consiste évidemment pas à être capable de décrire les mouvements de la brasse sur une copie d’examen ! Et si apprendre la morale laïque, c’est comme apprendre à nager, si c’est la transformation des conduites de l’élève qui est visée, comment sera-elle évaluée ? En soumettant l’élève à des tentations (tricher, voler, mentir, tromper, etc.) pour voir s’il y résiste ? En instaurant une surveillance permanente des élèves en dehors de l’école par des agents spécialisés ? En construisant des confessionnaux « laïques » où l’élève devra avouer au professeur de morale ses péchés contre le « vivre ensemble » ou le bien commun ?

Finalement, lorsqu’on s’interroge sur la possibilité même d’enseigner la morale à l’école, on ne peut pas éviter de se poser des questions plus générales sur le contexte dans lequel les professeurs sont censés inculquer les valeurs suprêmes de la République : liberté, égalité, fraternité. Comment un enseignement de la fraternité peut-il être dispensé dans le contexte d’un système qui cultive la concurrence acharnée entre les élèves et les établissements scolaires ? Comment un enseignement de la liberté et de l’égalité pourrait être donné dans le contexte d’une institution organisée comme une armée, outrageusement centralisée et hiérarchisée, où les enseignants souffrent plus, finalement, de mépris et du contrôle permanent de leurs supérieurs que des provocations de leurs élèves ?Pour certains observateurs que l’état présent de l’école en France préoccupe, ce qu’il faudrait pour améliorer les choses, ce n’est pas plus d’autorité, de surveillance, de contrôle, mais plus de démocratie à tous les niveaux. En ce qui concerne les conduites « antisociales » à l’école, par exemple, ils constatent que les établissements dans lesquels les élèves participent à l’élaboration du règlement intérieur sont, par la suite, les moins exposés aux actes de violence. Cette hypothèse n’est probablement pas acceptée par tout le monde, mais elle mérite d’être explorée. En tout cas, s’il fallait choisir entre deux moyens de rendre l’école plus satisfaisante pour ses membres, enseignants et élèves, ou bien introduire plus de démocratie à tous les niveaux, ou bien restaurer des cours de morale laïque, je n’aurais personnellement aucune hésitation. Ce ne serait pas les cours de morale !

Q2C - Le titre frappe fort, et, à première vue le lien entre « la guerre contre les pauvres » et la morale laïque ne semble pas immédiat. Est-ce que vous pouvez éclairer le rapport que vous établissez entre les deux ?

R. O. - De nombreuses enquêtes montrent que l’explication de la pauvreté par la paresse n’a cessé de gagner du terrain dans le monde « occidental » au cours des années 1990, au détriment de l’explication par les phénomènes macro-économiques. Voyez par exemple celles dont fait état Nicolas Duvoux dans son excellent livre Le nouvel âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques (2012).

L’idée qui se répand à nouveau, comme si on revenait au XIXe siècle, c’est que si vous êtes riche, c’est que vous le méritez, et que si vous être pauvre, c’est de votre faute. Vous ne vous levez pas assez tôt, vous ne cherchez pas un emploi avec suffisamment de persévérance, vous préférez être assisté, et ainsi de suite.

On cherche de plus en plus massivement à « blâmer la victime ». C’est ce que j’appelle la guerre intellectuelle contre les pauvres.

Cette guerre aux pauvres s’exprime aussi dans les tentatives d’expliquer la situation des plus défavorisés par des déficits moraux des individus, plutôt que par les effets d’un système social injuste à la base, et d’une redistribution des bénéfices de la coopération sociale et économique qui ne permet pas de compenser les handicaps initiaux.

À mon avis, le retour de la morale à l’école exprime aussi cette philosophie,
Mettre l’accent sur la nécessité de la morale à l’école permet de diminuer l’importance du facteur social dans l’explication de la violence et de l’échec scolaire. C’est en ce sens qu’on peut dire du retour de la morale à l’école qu’il est un nouvel épisode dans la guerre intellectuelle contre les pauvres, visant, comme les précédents, à les rendre responsables des injustices qu’ils subissent. S’ils échouent, c’est parce qu’ils sont immoraux.


Q2C - Une telle annonce semble finalement avoir pour objectif de détourner les regards des véritables enjeux scolaires du moment et d’offrir une grille d’analyse conservatrice et réactionnaire de l’école. Le texte reste assez discret sur ces questions et en particulier, puisque c’est l’un de vos objets d’étude en tant que philosophe, sur la question sociale. Comment faites-vous le lien entre cette question sociale et l’école. Que pensez-vous par exemple des réflexions et des pratiques visant à faire advenir une « pédagogie sociale » ?

R. O. - Pour ceux qu’on appelle les « nouveaux réactionnaires », l’école serait en pleine « décadence » parce qu’elle serait devenue trop démocratique (les élèves ne se lèvent plus à l’arrivée des professeurs, ils ont leur mot à dire sur des problèmes d’organisation interne de l’école, et les parents aussi : quel scandale !), trop pluraliste en matière religieuse (on peut manger « halal » ou « cachère » dans certaines cantines : où sont passées nos traditions ?), trop tolérante à l’égard des attitudes plus décontractées, et plus libres des jeunes d’aujourd’hui (on s’habille comme on veut, on flirte dans la cour, on fume à la sortie : on est passé directement de l’école - caserne aux maisons closes !)

Ces critiques ne sont pas nouvelles, et elles rencontrent un certain écho chez les plus nostalgiques de l’école du passé.

Ce qui est nouveau, c’est que certains penseurs veulent en tirer des conclusions agressives contre la démocratie, le pluralisme moral et religieux, et la tolérance en matière de mœurs en général. Du fait que, d’après eux, ces principes ne marchent pas à l’école, ils affirment qu’ils ne peuvent marcher nulle part !

Le raisonnement est fallacieux du début à la fin. D’abord, ces principes ne marchent pas plus mal que ceux qui autorisaient les maîtres à tirer les oreilles des élèves, ou qui forçaient les élèves à cacher leur appartenance religieuse quand elle n’était pas chrétienne. Ensuite, même si ces principes ne sont pas pertinents pour l’école, il ne s’ensuit pas qu’ils ne peuvent pas l’être ailleurs.

Il n’empêche qu’un discours radical sur les ravages de la démocratie, du pluralisme et de la liberté prospère sur le fond d’une description effrayante de la vie quotidienne dans les établissements scolaires des quartiers populaires.

Ce que j’ai voulu, montrer, dans mon livre, c’est que contrairement à ce que les nouveaux réactionnaires proclament dès qu’on leur donne l’occasion de s’exprimer, ce dont l’école souffre, ce dont nous souffrons en général sans la société, ce n’est pas de l’excès de démocratie, de pluralisme moral et religieux, et de libertés individuelles, mais des restrictions de plus en plus fortes à la démocratie, au pluralisme, et à la liberté.

Propos recueillis par Grégory Chambat pour Q2C

11 Messages

  • Ce dont souffre - outre actuellement ce Ministre et son étrange équipage - la société française dans sa presque totalité, c’est ignorer autant Janusz Korcszak que Paolo Freire, jusqu’au RDV pour la 70éme Session des Nations Unies à Genève pour l’audition du Gouvernement français par le Comité des Droits de l’Enfant au Palais Wilson, en septembre - octobre 2015. Ce navrant déficit culturel, juridique et politique met à la ramasse toutes les politiques publiques qui prétendent "relever la France " ; quand (de mémoire) Janusz Korczak questionné sur le travail d’accueil et d’accompagnement de l’enfant répondait à "N’est-ce pas difficile de se baisser pour être à la hauteur de l’enfant ?" par "Ce qui est difficile c’est de se hisser à la hauteur des attentes d’humanité de l’enfance.". La défiance à l’égard de l’enfance et des jeunes, n’est pas une fatalité, mais le fruit d’une navrante ignorance sinon d’un mépris d’une évidence, d’une peur de soi. cf . : Rapport annuel 2002 www.dei-france.org " Autorité, sécurité, respect, devoirs, les droits de l’Homme de l’enfant seraient-ils liberticides ?".
    Michel-Jean Laveaud
    Sociologue - chercheur praticien
    chef de projet interrégional RELIANCE 2010-2020
    Inter-SRADDT 2030 "Intelligence des territoires".

    Voir en ligne : http://www.ressourses-solidaires.org

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  • Ah, ces barbares qui envahissent nos écoles, s’enturbannent et éructent plus qu’ils ne parlent.

    Pas sur que la morale laïque puisse quelque chose pour eux mais ne sous-estimons pas Saint Ferry. Il est puissant, la preuve : régulièrement des apôtres laïques, enseignants de gôche, défilent sous son icône bienfaitrice en psalmodiant le mantra le plus connu

    « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » (Débats parlementaires, 28 juillet 1885)

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  • Entretien très stimulant pour ne pas être dupe des discours lénifiants de nos gouvernants. Une remarque cependant : est-il utile de mener le combat aussi sur le fond de ce que la morale, en termes philosophiques, peut apporter comme intelligence des situations ? Personnellement je me vois bien organiser des débats en classe sur l’opposition entre morale métaphysique et morale matérialiste, de Nietzsche à Habermas en passant par Darwin et Marx. Non ?

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  • Lafontaine n’est plus étudié à l’école ?

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  • Oui, la morale c’est toujours le devoir être assigné aux autres, oui : « Cette guerre aux pauvres s’exprime aussi dans les tentatives d’expliquer la situation des plus défavorisés par des déficits moraux des individus, plutôt que par les effets d’un système social injuste à la base, et d’une redistribution des bénéfices de la coopération sociale et économique qui ne permet pas de compenser les handicaps initiaux. »

    Et le pédégé de l’entreprise France, l’ex d’HEC Hollande, est un bon praticien :
    • Au sortir d’une messe pour les pauvres en décembre dernier, il a osé jouer la "justice sociale" en annonçant une fausse hausse du RSA, 32 centimes par jour, et pas avant des mois....
    • Tout est fait pour dépolitiser, naturaliser individualiser, tout est fait pour que la politique soit le monopole des autorisés à l’exclusion du grand nombre, et en particulier des dominés : après l’immolation par le feu de Djamal Chaar devant un Pôle emploi le 13 février dernier, ce même président taxait le geste publique de ce chômeur non indemnisé (ce qui est le cas de 58% des chômeurs) à qui il était réclamé un "indu" de « drame personnel ».

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  • Bien sûr, entretien très intéressant !
    Deux remarques :

    - il faudra suivre précisément les textes du MEN à ce sujet ( les contenus mais aussi les horaires, "remplaçant" quelles disciplines, avec quelles évaluations, quelles "formations" des enseignants, à quels moments ? etc !)

    - suite à la relecture de H.Arendt et vision du film de Von Trotta ( cf Eichmann, la banalité du mal..) ne faudrait il pas proposer dans le paysage éducatif plutôt qu’une "morale laïque" ci dessus analysée, une formation intiale et continue pour tou-t-es à la désobéissance civile : savoir dire Non, interroger le réel, exercer son esprit critique,coopérer . C’est cela qui constituerait pour de vrai (!) une "morale laïque" !

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    • De Lefevre ceci :" suite à la relecture de H.Arendt et vision du film de Von Trotta ( cf Eichmann, la banalité du mal..) ne faudrait il pas proposer dans le paysage éducatif plutôt qu’une « morale laïque » ci dessus analysée, une formation intiale et continue pour tou-t-es à la désobéissance civile : savoir dire Non, interroger le réel, exercer son esprit critique,coopérer . C’est cela qui constituerait pour de vrai (!) une « morale laïque » !

      et je rajouterai puisque j’ai le livre de Günther Anders dans les mains (Nous, fils d’Eichmann 7,65€) que sa lettre à Klaus Eichmann a le courage d’analyser les racines du respect. Et sans respect, il n’y a pas de morale qui tienne.

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  • On connaît l’effet Pygmalion ; il y a pire. Je vis avec une institutrice qui m’a raconté une réunion organisée pour statuer sur le sort d’une de ses élèves. Elle demanda quel était le problème : on (i.e. de minuscules apparatchiks socialistes) lui parla de situation d’échec scolaire. « Première nouvelle », répondit-elle. Quand ils voient une famille pauvre, ils voient des Untermenschen. (Dans une commune voisine, le fils du maire n’a jamais été "orienté", il a raté son bac trois ou quatre fois).

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  • Nous postons ici une longue réaction de Jean qu’il nous a fait parvenir suite à sa lecture de l’entretien de Ruwen Ogien.
    Q2C

    à propos de la première question

    La première affirmation de Ruwen Ogien me laisse perplexe : il y aurait, en France, en 2013, un ordre moral en perte de vitesse à restaurer !!! Ce postulat relève tout au plus du fantasme. Depuis plusieurs décennies, on peut se battre sur le moment exact, dans notre pays l’expérience Mitterrand, fermant la porte de toute velléité de casser l’Etat bourgeois et d’abolir le capitalisme me semble un bon point de départ, l’idéologie dominante imprime au contraire dans les têtes les idées de plus en plus réactionnaires.
    Le goût de l’effort se perd ? C’est sans doute pour cela qu’une bonne partie des électeurs de feu Nicolas Sarkozy ont été, en 2007, convaincus par son fameux slogan : « travailler plus pour gagner plus » ; sans doute aussi est-ce ce qui explique les diatribes régulières contre les fonctionnaires, suspects de faire peu d’efforts, ou plus particulièrement les enseignants, coupables d’avoir trop de vacances. Le réflexe significatif de la plupart des gens de vouloir aligner sur le plus bas (moi je suis à 41 annuités et demi, pourquoi pas toi ?) suffit à enterrer définitivement cette affirmation très universitaire et coupée des réalités.

    Le sens de la hiérarchie et le respect de la discipline se perdent ? C’est sûr que, lorsqu’on jette un coup d’œil sur le comportement des enseignants du premier degré en France, avant et après 2008, cette impression nous saute aux yeux. Le recadrage par la première hiérarchie, la plus basse, l’acceptation de tout ce qui est demandé, que ce soit les évaluations ou base élèves, le triomphe de l conception du fonctionnaire obéissant, taiseux, à la mode de Napoléon III, Pétain ou Debré sont certes les preuves manifestes qu’aujourd’hui, la hiérarchie n’a plus la côte. Ne parlons pas des salariés de France Telecom ou de Renault, dont le seul refuge pour lui échapper est le suicide. Et ceux-là mêmes qui sont mis en avant comme parangons de la lutte contre le hiérarchie, les fameux "désobéisseurs", se caractérisent par leur loyauté envers l’Etat bourgeois et leur héritage chrétien en se dénonçant, probablement par sens du martyre, au lieu de mener une guerre pied à pied, de rendre coup pour coup : je ne fais pas d’aide personnalisée, viens le prouver.

    Il me paraît intéressant aussi de revenir sur la question de la famille hétérosexuelle. La Revue des livres a publié une intéressante interview qui montre comment l’impérialisme états-unien, notamment, essaie de nous enfermer, et d’enfermer le monde arabe, dans un monde dual prisonnier des moralistes ultraréactionnaires protestants à la sauce Pat Robbertson, et les ONG gay qui portent, elle aussi, le message impérialiste. De la même manière qu’il a réussi à enfermer beaucoup de monde dans un dualisme démocratie (c’est-à-dire impérialismes) contre intégrisme musulman, alors que, d’ailleurs la plupart des fascistes intégriste musulmans sont soit directement à la solde des impérialistes, soit leurs fidèles alliés, il n’est qu’à regarder le sort de la Libye et celui de la Syrie pour s’en convaincre. De même on nous enferme dans une définition de l’Homme qui ne serait que son orientation sexuelle. Or, le fait que nous soyons hétérosexuels, homosexuels, bisexuels ou même trisexuels n’est pas une caractérisation essentielle. Mais elle a l’immense mérite de gommer les différences de classes, de les faire oublier, d’en bannir à tout prix toute lecture. C’est d’ailleurs une caractéristique essentielle du discours de Ruwen Ogien, où sont passées les classes sociales ?

    Enfin, je lis que les « engagements à gauche du ministre sont incontestables ». L’intérêt de cette phrase m’échappe. Tous les ministres de Hollande et Ayrault sont engagés à gauche. Simplement le clivage droite/gauche est un leurre que l’idéologie dominante a su imposer. Dans un gouvernement qui applique la même politique que le précédent, avec un ministre qui concocte la deuxième couche de la loi d’orientation introduisant le socle commun, cette affirmation, comme celle d’une prétendue différence entre un conservatisme scolaire eu donc un progressisme de la part de ceux qui dirigent l’Ecole prête presque à rire.

    L’Ecole, depuis Jules Ferry a toujours eu deux buts, aussi importants l’un que l’autre : former la main d’œuvre dont les capitalistes ont besoin, et formater idéologiquement, intégrer tout le monde au système capitaliste. La morale n’est qu’un avatar de cette entreprise ; à la jonction des années 90 et 2000, la gauche en avait introduit un autre, ce que l’on appelait le "citoyennisme", avec des "valeurs de gauche" qui plairaient certainement à Ruwen Ogien, lequel a manifestement oublié (ou jamais connu) ce rôle idéologique de l’Ecole.

    à propos de la deuxième question

    Là encore, nous sommes dans des divisions artificielles : le sondage mettant en exergue les catholiques vaut ce que valent les sondages : manipulation, trucage et réponse à une commande fortement idéologique. On pourrait simplement se demander si le caractère catholique sert vraiment de lien entre ces gens qu’un institut de sondage a peut-être interrogés : combien de cadres, de patrons, de parasites au service du Capital, combien de travailleurs ? Là encore, la lecture de classe ne préoccupe guère Ruwen Ogien.
    Ensuite, j’en ai un peu assez du discours ambiant, très gauche bien-pensante, qui consiste à plaindre les gentils musulmans opprimés par les méchants catholiques. La véritable analyse que l’on peut faire de notre époque est que la religion et l’idéalisme en général reprennent sacrément du poil de la bête et que le combat ne se situe pas entre les différents idéalisme dont l’un serait plus acceptable que l’autre, mais contre toutes les formes d’idéalisme, et donc contre l’emprise de toutes les religions. Oui les catholiques, notamment les plus réactionnaires se servent de la laïcité et ont leur propre conception que décrit Ogien ; mais de là à dire cela change le sens des mots laïques et laïcité, il ne faut pas exagérer. C’est au nom de la laïcité que l’on a introduit à l’école le « fait religieux » et qu’en ce moment, en seconde, mon fils étudie les rites des chrétiens d’Europe occidentale du Xème au XIIème en Histoire. C’est au nom de la même laïcité que la municipalité PCF de la ville dans laquelle j’habite a loué pour 1 euro un terrain municipal afin qu’il s’y construise une mosquée. Je passe sur les cantines municipales des villes de gauche où l’on sert plusieurs plats parce que certains enfants de croyants ne mangent pas de viande. Je rappelle que la viande hallal, ce n’est pas un goût culinaire, c’est un rite religieux et une pratique totalement inconnue dans le quartier où j’enseigne il y a quinze ans. Comment s’étonner après qu’une collègue de maternelle me raconte qu’un élève lui a dit : « Non, la pluie ce ne sont pas les nuages, mon papa m’a dit que c’est Dieu qui fait la pluie » ou encore, qu’un élève de ma classe (10 ans) demande à la collègue qui fait mon complément de service : « S’il te plaît, est-ce que tu pourrais arrêter de nous faire écouter de la musique le vendredi, nous les musulmans, le vendredi, nous n’avons le droit d’écouter que le Coran. »

    Là encore, il n’y a pas plus de modification de nature que de beurre en broche. La laïcité en France fut mise en place par les Radicaux, qui n’ont jamais été des révolutionnaires. L’idée c’est de permettre de réserver la religion au privé, qui a évolué en traiter à égalité toutes les religions, ce qui revient au même, à la formule « « Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Pour citer Marx, « La bourgeoise liberté de conscience, n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que le parti ouvrier s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. » (Critique du programme de Gotha). Cette laïcité n’a pas changé, elle n’est que bourgeoise alors que la seule vraie laïcité, l’athéisme militant, consiste à faire tomber les masques. Elle a d’ailluers toujours été acceptée par les catholiques, ce n’est pas une nouveauté. Le recours à Marx me permet une digression : ce texte se situait en pleine politique du Kulturkampf ; elle n’a eu comme effet que de mettre au premier plan les divisions religieuses, de les exacerber et de détourner du combat de classe certaines couches de la classe ouvrière : c’est à peu près ce que fait Ogien.

    S’il y a stigmatisation, c’est celle des enfants des milieux ouvriers, pas de certains religieux ; il s’agit une fois de plus d’une question de classes. La caractérisation par la violence et l’incivilité, au contraire de ce que croit Ogien, n’est pas gênante et fait partie du système, ce n’est certainement pas pour s’y attaquer que Peillon a lancé sa morale laïque, le Capital n’y aurait aucun intérêt. La situation doit demeurer la même, celle qui permet de faire croire que les jeunes des familles ouvrières comme les ouvriers de Good-Year sont des voyous et non des révoltés politiques.

    à propos de la troisième et la quatrième questions

    Bien qu’ils ne soient pas non plus traversés par la lutte des classes, je suis assez d’accord avec les réponses aux 3ème et 4ème questions, sur l’enseignement de la morale et sur : « L’idée qui se répand à nouveau, comme si on revenait au XIXe siècle, c’est que si vous êtes riche, c’est que vous le méritez, et que si vous être pauvre, c’est de votre faute. Vous ne vous levez pas assez tôt, vous ne cherchez pas un emploi avec suffisamment de persévérance, vous préférez être assisté, et ainsi de suite. » C’est seulement le « à nouveau » qui me pose problème : Ruwen Ogien ne se souvient manifestement pas des émissions télévisées de 1983, avec l’éminente participation d’Yves Montand, intitulées « Vive la Crise », qui distillaient déjà cette idée, les pauvres sont des assistés et des fainéants. Au final, d’ailleurs, cette phrase me semble complètement contradictoire avec l’affirmation contenue dans la première réponse d’un recul de la morale officielle que les réactionnaires de devraient d’enrayer.

    à propos de la cinquième question

    Je ne crois pas que l’affirmation selon laquelle l’école serait devenue plus démocratique. On ne s’habille pas comme on veut, on s’habille de plus en plus selon les marques dont l’idéologie dominante nous abreuve, via la publicité. J’aimerais bien savoir dans quelles écoles, en-dehors de certaines, marginales, ou dans que bahut les élèves ont vraiment le droit de dire leur mot sur les problèmes d’organisation interne, ou même les parents. L’embrigadement ne se traduit plus par la blouse, mais par des tenues assez similaires, des téléphones portables, une uniformité différente, mais réelle.
    Quand-à l’idée que l’Ecole serait le lieu d’un relâchement moral, je pense exactement le contraire : le resserrement et le retour de la morale religieuse est réel, le refus des cours d’éducation sexuelle, des cours d’EPS. Le planning familial déplore régulièrement la baisse de fréquentation de ses locaux, tant par les filles que par les garçons des collèges et même des lycées. Que des réactionnaires tiennent ce discours est une chose, d’en faire une vérité en est une autre. Sur quoi devons-nous nous focaliser ? Sur les discours de certaines franges de la réaction, qui grâce au glissement idéologique, peuvent avoir pignon sur rue aujourd’hui ou sur une analyse concrète de la situation concrète (que se passe-t-il réellement dans l’Ecole ? Qu’en font ceux qui la dirigent ?)

    Conclusion

    Il existe en ce moment toute une littérature de gauche, mais, qui, contrairement à Ruwen Ogien, ne défend pas systématiquement les « hommes de gauche » du gouvernement, qui dénonce à juste titre un certain nombre de choses qui se passent dans l’Ecole aujourd’hui, mais tentent de les faire passer pour une modification de nature. Les uns pensent que nous sommes passés de l’Ecole de la République à l’Ecole libérale, les autres d’une Ecole de la liberté issue de 1968 à une école des contraintes libérales. Ogien serait plutôt dans ce second camp, bien qu’il affirme que l’ordre moral est en baisse.
    L’Ecole n’a pas changé de nature depuis Jules Ferry et n’en changera pas plus avec l’introduction de la morale laïque.
    Mais pourquoi Peillon bataille-t-il alors pour introduire et défendre cette notion ?
    Je pense qu’il y a une véritable divergence entre les tenants du Capital à propos du rôle de l’Ecole. Elle fut longtemps le meilleur véhicule de l’intégration au système, le formatage le plus efficace pour faire du capitalisme l’unique horizon indépassable. Depuis le milieu des années 90, ce n’est plus le cas : les différents media, notamment audiovisuels, l’utilisation d’internet sont de meilleurs véhicules ; cela s’exprime en particulier par le consumérisme grandissant, l’individualisation outrancière. Le Grand Capital, qui avait délégué en 1880 à l’Etat la mission de former les enfants a décidé depuis ce constat qu’il n’était plus utile de la lui laisser. Aujourd’hui, pour pas mal de ses valets, l’éducation nationale n’a plus grand intérêt, sauf peut-être pour encadrer les enfants des milieux populaires, dans les ex-ZEP. La déshydratation, l’assèchement et la mort de ce dispositif sont programmés. Mais certains, comme Peillon, pensent qu’elle peut encore servir à formater les élèves, d’où cette tentative, quelque peu désespérée de rétablir la morale pour être plus efficace que la télé ou le téléphone portable en matière de formatage.

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  • Eric Debarbieux dans son rapport sur la violence scolaire souligne bien qu’il n’y a aucun lien entre le statut social des élèves de l’établissement et ladite violence. C’est comme l’alcoolisme ou l’inceste qui existent pareillement dans les familles aisées, mais qui sont moins connus du fait que les assistantes sociales pénètrent moins dans ces milieux...Réserver ces "tares" aux pauvres, c’est aussi faire de la stigmatisation
    L’education sexuelle ne nécessite pas forcément des exercices pratiques en classe...Pour la morale comparer morale utilitaire, kantienne, darwinienne, Nietzchéenne...n’est pas dénué d’intérêt, surtout par exemple en utilisant les jeux de rôles.
    Bref, copie à revoir.

    Voir en ligne : http:/grisnoir.canalblog.com

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  • L’ordre moral, on y arrive plein tube avec, pour la rentrée prochaine, le drapeau tricolore au fronton de l’école, une décision "de gauche", acclamée par la droite pure et dure.
    Cette fixation naïve et puérile des parlementaires sur le drapeau tricolore et les symboles nationaux, relève non seulement de la confusion entre leçon de morale et comportement moral – l’une étant censée magiquement conduire à l’autre – mais également d’une assimilation frauduleuse déjà observée entre république et droits de l’homme, en lien avec une incapacité absolue à faire la distinction entre citoyenneté et nationalité. Planter un drapeau à l’entrée de l’école revient à la fois à stigmatiser les élèves d’origine étrangère et leur famille à qui, du reste, la république s’obstine à refuser les mêmes droits qu’aux autres mais aussi à conforter cette illusion dangereuse qu’il ne pourrait y avoir de collectivité, de communauté de vie autrement que nationale. Et ceci, précisément, au moment où la société est mise à mal par des tensions, des fractures – sociales - qui n’ont rien à voir avec l’origine des individus qui la composent. De ce point de vue, avec la Marseillaise obligatoire et le drapeau accroché au mur, l’école paye un lourd tribu au débat identitaire lancé par une droite extrême mais qui recueille aussi bien des faveurs à gauche. L’Education nationale se paye d’illusion – ou se paye la tête du monde – en cherchant à faire croire que la promotion des symboles nationaux permettrait de la dédouaner de sa responsabilité dans l’échec scolaire.

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