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Questions de classe(s)

L’école et la lutte contre les inégalités

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A l’égalité des chances nous opposons l’égalité des conditions

Les chances, par la nature même du mot, n’ont aucune chance d’être égales ! D’ailleurs de quelles chances s’agit-il ? Pratiquement une seule, celle d’une position sociale. Il ne s’agit pas alors de chances mais de probabilités alors certaines : la probabilité que les enfants d’un ministre soit chômeur ou SDF est nulle ! Par contre il y a la même probabilité que pour les autres qu’ils deviennent délinquants… en col blanc !

Comment l’école peut lutter contre les inégalités ?, ou l’école doit lutter contre les inégalités, ce sont une question et une affirmation qui font presque l’unanimité, y compris des politiques, tout au moins en paroles.

De quelles inégalités s’agit-il ?

- La première est bien évidemment l’inégalité sociale, personne ne peut la nier. Je ne m’étendrai pas sur les conditions de vie défavorables et leurs conséquences, tant on les connaît. La réponse de l’école devrait être bien simple : leur donner, au moins à l’école, d’autres conditions de vie.

Or ce n’est pas vraiment la première préoccupation. Entassés dans leurs habitats, ces enfants le sont tout autant dans l’école cabane à lapins sans que cela ne gêne grand monde. Si chez eux l’environnement est réduit à l’exiguïté des logements et au béton des cités, s’ils sont confrontés au manque de disponibilité des parents pris par des préoccupations de survie ou minés par ces préoccupations, si leurs rythmes physiologiques sont difficilement compatibles avec les conditions sociales dans lesquelles se trouvent leurs familles (fatigue, manque de sommeil, excitation,…), trouvent-ils mieux à l’école ? Les adultes peuvent-ils leur prêter plus d’attentions individuelles qu’ils n’en ont hors de l’école ? Peuvent-ils s’exprimer, prendre des initiatives ? Y trouvent-ils les moyens de faire ce qu’ils ne le peuvent chez eux ? Un autre environnement riche en stimuli ? Etc.

Lors de la projection du film «  être et devenir  » une de premières réactions parfaitement justifiée des réticents était « Oui, mais vous avez vu les conditions exceptionnelles dans lesquelles sont ces enfants !  » Il n’était pas contesté que tous les enfants du film se construisaient parfaitement dans le unschooling (pas d’école), que ce n’était pas les enfants qui étaient exceptionnels mais les conditions dans lesquelles ils pouvaient vivre. Jusque là, les réticents étaient intelligents. Mais lorsque je leur disais qu’il suffirait alors qu’à l’école d’autres enfants puissent retrouver des conditions semblables d’environnement, de liberté d’être et de faire dans cet environnement, de relations entre eux, avec d’autres adultes, alors manifestement je buttais sur un mur d’incompréhension et de scepticisme. Il était impossible de les faire remettre en question ce que j’ai appelé dans un billet [bleu]la cause des causes[/bleu] c’est-à-dire leur conception erronée des apprentissages. Ce n’était même pas le fait de l’investissement que représenterait pour la collectivité cette transformation de l’école. Très curieusement, les mêmes militants pour l’égalité acceptent ou tolèrent que les plus riches puissent mettre leurs enfants dans des écoles alternatives offrant ces conditions, mais refusent que l’ensemble de la population puisse avoir ce choix… gratuitement ([bleu]voir l’appel pour un choix à une alternative[/bleu]).

Autrement dit, l’école pourrait bien lutter contre la principale cause de l’inégalité mais refuse d’admettre où elle se trouve et de revoir sa conception, d’y consacrer les investissements que cela nécessiterait. S’il est bien écrit au fronton de l’école publique qu’elle est gratuite, la gratuité ne concerne que la médiocrité, et encore, les incroyables listes de « fournitures » à acheter produites aussi par les militants de l’égalité, les notes de cantine impayées avec menaces d’exclusion, les bourses (qui relèvent de la charité) à obtenir pour poursuivre dans les strates supérieures de l’université… comme les plus riches mais seulement si on est « méritant », etc.

Ces conditions je ne les ai jamais entendues proposées par aucun parti politique (j’ai 75 ans) ni même revendiquées par les mouvements pédagogiques qui ne s’occupent que de… pédagogie, en dehors de l’éducation populaire malheureusement considérée comme du subalterne, de l’occupationnel, au mieux de seulement complémentaire.

- Le seconde inégalité serait l’inégalité culturelle. Evidemment puisque toute l’école et ses langages sont calqués sur une culture, appelons-là académique pour ne pas être péjoratif, dont tous les enfants n’en connaissent pas les codes, d’où la reproduction sociale, depuis longtemps dénoncée, de ceux qui les connaissent. Mais l’inégalité n’est pas forcément là où on la pense et finalement là où l’école la fait exister. Au cours d’une année de transition entre Rhône et Vienne, j’étais dans une école de l’ouest lyonnais, pas très éloignée de chez Bocuse. La plupart des enfants avaient des parents chirurgiens, médecins, ingénieurs, avocats, chefs d’entreprise… la bourgeoisie aisée. Tous les soirs les mères ou les « bonnes » les attendaient pour les emmener à la danse, aux arts martiaux et autres activités hautement culturelles. Tous, sauf trois petites portugaises d’une colonie installée dans un vieil immeuble vétuste reclassé en logement social. Maria (9 ans), l’une d’entre elles, manquait parfois la classe parce qu’il fallait qu’elle accompagne sa mère à l’hôpital pour l’aider à remplir les papiers de la sécu. Manifestement c’étaient ces trois enfants les plus à l’aise et les plus créatifs dans une pédagogie de l’autonomie pendant qu’une partie des autres était suivie dans leurs familles par des psy. L’inégalité était inversée. Je n’ai pu suivre ce qu’il advenait d’elles par la suite, mais il est probable que les petites portugaises n’ont pu suivre très loin le cursus scolaire ramenées dans les normes classiques de l’école et confrontées à l’immédiateté des survies comme au coût des études et leurs nécessités collatérales (logement, nourriture, transports…). L’inégalité habituelle était retrouvée.

Une autre réaction provoquée par le film « être et devenir », tous les parents n’ont pas le niveau culturel suffisant pour aider leurs enfants. L’inégalité serait donc aussi celle du niveau intellectuel des parents. Ce n’est pas tout à fait faux dans l’état et la conception actuelle de l’école comme par exemple quand il faut aider les enfants à faire leurs devoirs (à comprendre ce que l’école n’a pas réussi à leur faire comprendre), ce qui conduit à tenter de réduire cette inégalité par « l’aide aux devoirs », qu’elle soit associative ou privée (lucrative). Je ne reviendrai pas sur l’inutilité et la nocivité de prolonger l’école dans les familles par les devoirs.

Mais il y a bien une inégalité dans le regard porté par l’école sur les parents, comme sur le regard que les parents portent sur eux-mêmes, sur leur dévalorisation comme sur leur propre auto-dévalorisation. Une bonne partie d’entre eux n’ose pas s’exprimer face à l’école, voire face aux autres parents ; on ne la voit pas dans les instances officielles (conseils d’école, de classe…), elle reste même silencieuse quand il s’agit d’assumer la fonction naturelle de parent qui est de défendre son enfant.

Cette inégalité parentale apparente n’est pas intrinsèque aux parents, elle est socialement fabriquée. Dans les « Universités populaires parentales » instiguées par l’ACEPP [1], les travaux de ces parents dits « défavorisés » stupéfient (et embarrassent !) les autorités et Institutions par la profondeur de leur réflexion, de leurs propositions qui sont aussi des revendications, comme par la forme souvent peu académique mais forte avec laquelle elles leur sont exprimées. Le même constat peut être fait dans les actions de la pédagogie sociale dans l’espace public, nous avons fait le même constat dans l’école du 3ème type : cette soi disant inégalité intellectuelle des parents disparaît lorsque eux-mêmes prennent conscience… de leur égalité avec les autres. La conséquence est immédiatement perceptible dans le comportement de leurs enfants.

Lorsque l’on considère que la construction de l’enfant, y compris sa construction cognitive, s’effectue de par l’interaction avec son environnement et dans les interrelations dans son entourage, dans la qualité des liens affectifs qui contribuent à son état sécure, l’inégalité n’est pas là où on la situe. Elle peut être dans le manque de disponibilité, c’est-à-dire aussi de présence, des parents, mais pas dans leur niveau intellectuel que l’on réduit au niveau scolaire qu’ils auraient atteint ou les diplômes qu’ils auraient obtenus… et la situation sociale qui en aurait découlé. Ce n’est pas la capacité d’apporter des réponses qui fait la qualité parentale mais l’écoute et l’interrelation qui en découle. De même que l’activité visible des parents dans leur quotidien joue un rôle dans les constructions cognitives, peu importe que ce soit lire, jouer du piano ou bricoler une mobylette, réparer un robinet ou faire la cuisine. S’il y a une inégalité dans les conséquences (les enfants de musiciens deviendront plus facilement musiciens), cette inégalité là peut être facilement compensée à l’école (qu’il y ait un piano et des musiciens qui viennent en jouer régulièrement !).

Il y a une autre inégalité fabriquée par l’école : le rejet ou l’inintérêt à toute autre culture que la sienne. La poésie et la puissance littéraire d’un Victor Hugo mais pas celles du rap ! De facto sont niés toutes puissances créatives non conformes, toutes celles qui sont inhérentes à chacun, tous les langages qui expriment différemment des pensées. L’école ne donne pas accès à la Culture comme elle le prétend, elle empêche que se développent les outils qui donnent accès à toutes les cultures. Et pourtant l’inégalité n’est pas là encore où on la situe : tous les enfants porteurs d’autres cultures, créateurs dans d’autres langages, ont ouverts devant eux tous les champs à explorer ; ce qu’on appelle Culture, n’en est qu’un parmi tous les autres, déposé par le social-historique d’une société, qui a la caractéristique d’être façonné par le présent autant que par le passé et qui enferme ladite société quand elle nie son présent et ceux qui le constituent.

L’inégalité est aussi dans la permissivité familiale, mais celle-ci n’est pas sociale. J’ai toujours été surpris, comme beaucoup d’autres éducateurs, par l’étonnante vivacité d’esprit et l’immense curiosité des petits bohémiens qui séjournaient chaque année dans mon école et les enfants du village qui avaient la permission de jouer avec eux dans leurs caravanes enviaient leur liberté, même s’ils ne voyaient pas d’autres rapports de domination auxquels ils étaient soumis. Autrement dit il y a l’inégalité de la liberté, de ceux qui peuvent ou ne peuvent pas en jouir, qui peuvent ou ne peuvent l’expérimenter dans des habitudes et des constructions sociales qui la permettent. Les enfants sont de ce fait inégaux face aux dominations, aux formatages… et sont privilégiés dans l’école ceux qui se laissent le plus facilement formater.
Et il y a la soi disant inégalité qu’on n’ose plus trop affirmer ouvertement mais qui reste en arrière plan de toutes les autres : il y aurait les doués et les pas doués ! L’inégalité intellectuelle qui serait innée. Même si le constructivisme a fait un peu de chemin, il est bien facile de se défausser avec celle-ci. On veut la réduire ou faire semblant de la réduire par la multiplication de dispositifs dits « d’aide » qui, au mieux, laissent les enfants qualifiés « en difficulté » à leur place qui devient un statut, quand ils ne font pas qu’empirer les choses dont la condamnation à encore plus d’école. Alors on essaie de valoriser le travail manuel… pour ceux-ci ( ¡) pour les aiguiller ou s’en débarrasser dans l’apprentissage ou ce qui est dénommé filières professionnelles. En fait on dévalorise ledit travail manuel en le réservant à ceux qui ne « réussissent » pas ce que l’école demande, comme s’il ne mobilisait pas l’intelligence et les constructions langagières, et surtout il ne lui est plus attribué par la suite sa juste valeur d’utilité sociale : qu’est-ce qui a le plus d’utilité sociale, donc qui devrait être le mieux rétribué, être éboueur à trois heures du matin ou éditorialiste dans un grand média ?

Or il n’y a pas d’inégalité neuronale. Le potentiel de chacun est le même. Les voies que va prendre le cerveau dans sa construction sont imprévisibles et vont dépendre d’une infinité de circonstances, d’événements, de stimuli de l’environnement dans lequel il se trouve. Nous revenons au début sur l’inégalité des conditions que l’école se garde bien de compenser. Mais aussi chaque individu dans des conditions favorables équivalentes privilégiera tel ou tel langage pour différentes raisons qui n’appartiennent qu’à lui. Il peut être tout, et cela c’est bigrement dérangeant quand est imposé à tous (et à tous les cerveaux) les mêmes processus d’apprentissages, les mêmes rythmes. L’inégalité est celle des différences non admises par l’école comme naturelles et fécondes.

L’uniformisation crée de facto l’inégalité. Or c’est à elle qu’on s’attache pour prôner l’égalité ! J’avais été un jour très frappé par la réflexion d’une mère de famille : « Je sens que votre école, ce doit être très bien, mais je n’en suis pas sûre. Même si c’est moins bien dans les autres écoles, au moins c’est la même chose pour tous les élèves ». Dans cette réflexion, il y avait le sentiment du risque à prendre et, en contrepoint, une notion de l’égalité qui évite de prendre… des risques.

Plus personne ne croit à ce qui est écrit sur les frontons de la République. D’ailleurs je ne sais si beaucoup ont encore envie que cette devise soit un jour effective. On essaie bien de remplacer « égalité » par « équité », mais qu’est-ce qui est « équitable » ou « juste » dans les partages qui régissent notre société ? Partage des richesses ? Partage des pouvoirs ? Partage des moyens ? Pour être provocateur, je dirais bien que l’égalité des conditions qui rendraient tous les possibles à la portée de tous les enfants est dangereuse pour l’ordre social établi.

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