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Questions de classe(s)

L’Etat français est-il vraiment républicain ?

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Rédactrice : Suzanne Citron

Insuffisamment prise en compte dans la tradition et les références de gauche la question de l’État mérite d’être posée dans les débats et forums de ces jours. Quand pendant des mois l’État ignore la jungle de Calais, quand nos prisons vainement dénoncées par un Robert Badinter ou une Véronique Vasseur, restent surpeuplées, quand 150 000 “décrocheurs“ abandonnent chaque année le système scolaire, l’invocation incantatoire tant à gauche qu’à droite d’une République au-dessus de tout soupçon masque-t-elle l’hypocrisie ou la schizophrénie ? République, État, Nation sont des notions à la fois distinctes et imbriquées. La notion d’État elle même est polysémique, désignant tantôt l’ensemble de la sphère du politique ou un pouvoir spécifique, tantôt le système administratif qui sous-tend le pouvoir. La question est alors : par delà l’invocation l’État administratif peut-il aujourd’hui symboliser la République ?

Cet État est modelé par une centralisation hors normes en Europe, mais sa réforme n’est envisagée que dans une démarche néo-libérale de privatisations. La Gauche ne se penche pas vraiment sur une Administration dont les linéaments et la méthode remontent à la Constitution de l’An VIII (1799). Le débat de décembre 2015 sur les régions l’a encore montré avec l’ajout de super préfets et de super recteurs au système en place. Pusillanimité, culte des “masses de granit“ bonapartistes, néo-jacobinisme impénitent identifiant la Nation, l’Etat, la République et l’Administration ?

À la Libération le programme du CNR a prescrit le retour à la nation des grands moyens de production et prévoyait un plan d’État pour intensifier la production nationale. De Gaulle, lui même, en 1945 comme en 1958, assignait à l’Etat, à l’Administration, le soin du bien commun. Ce que nous appelons le modèle français s’est alors édifié, avec l’appui des appareils syndicaux et de hauts fonctionnaires dynamiques, à l’ombre des illusions communistes sur l’URSS. Les années 1960-70 ont vu les tendances autogestionnaires de la CFDT, les interrogations du Club Jean Moulin sur l’État et le citoyen. Mais notre Administration napoléonienne a résisté ! Maintenu après le Second Empire et la Commune par les fondateurs de la 3ème République, reconduit au lendemain de Vichy après une épuration sans gloire ni réflexion, l’appareil d’Etat est demeuré vertical, hiérarchisé, normatif, bureaucratique.

L’Education nationale
, qui devrait être le socle de la créativité sociale est au contraire l’exemple d’une machine à produire circulaires et décrets qui font le charme de son Bulletin officiel (BOEN). Le ministère juxtapose une diversité d’organes : cabinet et bureau de la ministre, Secrétariat, trois Inspections générales, sept directions générales, dont la puissante DGESCO (qui déploie ses propres départements, sous-directions, missions, bureaux), plus un ensemble d’organismes et de délégations. Dix-sept régions académiques et trente académies dont vingt six métropolitaines, constituent des relais “déconcentrés“ sous la tutelle de recteurs, avec cabinet, secrétariat, conseillers techniques, pôles d’activité. Les rectorats d’académie se démultiplient en quatre vingt dix sept directions départementales (DSDEN). Placées chacune sous la houlette d’un Inspecteur d’académie et d’un adjoint (DA-SEN et DAA-SEN) ces directions offrent à leur tour un ensemble de divisions, services et bureaux.

L’idéologie de référence de l’Éducation nationale
est le principe d’uniformité. Revendiquée par l’opinion “éclairée“, l’uniformité est traditionnellement défendue par un certain nombre d’organisations syndicales au nom de l’égalité. Mais l’école républicaine n’a jamais été égalitaire. La 3ème République juxtaposait un enseignement primaire pour le peuple et un enseignement secondaire destiné à sélectionner une élite dirigeante pourvue du baccalauréat. On a pu croire que ce dualisme disparaîtrait avec le collège unique de 1975. Mais un nouveau système de tri social s’est mis en place. Modélisé sur l’ancien premier cycle des lycées avec ses savoirs disciplinaires dispensés en heures cloisonnées le collège s’est avéré incapable d’assurer le développement personnel d’une partie du nouveau public scolaire qui a “décroché“. Parallèlement la création de l’ENA en 1945 a élargi et renforcé le principe méritocratique des Grandes Écoles, sous-tendu par un réseau de classes préparatoires accessibles aux meilleurs élèves des meilleurs lycées. Sélectionnée par la réussite scolaire, une aristocratie de hauts fonctionnaires bénéficie d’un statut et de privilèges dont on est en droit de se demander s’ils sont “républicains“.

Le politologue américain Ezra Suleiman questionne la relation entre une architecture administrative pléthorique et le mode de recrutement d’une élite dont l’endogamie ne se retrouve dans aucun autre pays. Sous les lambris, la notion de service peut se dissoudre dans un sentiment de supériorité (1). Le pantouflage en toute impunité vers les grandes entreprises conforte la bonne conscience. De surcroît le système n’est guère incitatif à l’innovation. Sortis d’un même moule, voire de la même promotion, énarques et polytechniciens n’ont ni le recul pour un examen critique du fonctionnement de l’État administratif, ni l’audace sacrificielle nécessaire à la mise en cause d’un système dont ils sont partie prenante. L’exercice d’un pouvoir conféré par un statut prestigieux ou par la connivence des appareils politiques signe une République d’en haut, une République des cabinets ministériels, des conseillers élyséens, éloignée d’un réel manipulé par les experts de la communication

Une réforme de gauche ne devrait pas être une comptabilisation abstraite mais un réaménagement quotidien des services publics régaliens et territoriaux en fonction de leur proximité des gens, à l’écoute de leurs problèmes. Un langage accessible à tous se substituerait à la novlangue des circulaires, décrets et règlements de l’État administratif. Il serait l’outil de la gouvernance d’un vivant complexe et de la reconnaissance de citoyens aptes à l’initiative, acteurs de leur présent.

(1) Schizophrénies françaises, Grasset 2008. https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/170414/ezra-suleiman-une-elite-francaise-qui-se-sert-plus-quelle-ne-sert

(2) Voir aussi Peter Gamble, Élite academy, Denoël 2013 et Philippe d’Iribane, L’Étrangeté française, Seuil 2006

Suzanne Citron, auteure de Le Mythe national, l’histoire de France revisitée, Éditions de l’Atelier, 2008.

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