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Questions de classe(s)

Jacques Rancière : l’école ou la démocratie ?

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« [La démocratie] n’est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n’est portée par aucune nécessité historique et n’en porte aucune. Elle n’est confiée qu’à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n’importe qui le pouvoir égal de l’intelligence, elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. »

Comment ne pas être emporté par ce dénouement optimiste de La Haine de la démocratie [1] et ne pas céder à l’envie – à la joie ? – de chercher à comprendre, aux côtés du philosophe Jacques Rancière, en quoi la démocratie reste, aujourd’hui encore, un scandale.
Ce penseur « indiscipliné » [2]
que nous avions croisé à propos du Maître Ignorant [3] et qui nous avait accordé un entretien exclusif il y a quelques numéros [4], est peut-être aujourd’hui l’un de ceux dont la pensée politique renouvelle le mieux notre champ des possibles. Encore que, chez lui, la question des liens entre l’école et la démocratie, loin d’être une évidence, sonne souvent comme une douloureuse dissonance. Nous tenterons malgré tout – malgré mais aussi avec Rancière - de travailler ce couple à la lumière de cette exigence d’émancipation que nous partageons avec lui.

Le blasphème démocratique

Bien qu’il soit illusoire de résumer en quelques lignes la richesse et la complexité de la réflexion de Rancière sur la notion de démocratie, un survol s’impose pour introduire notre réflexion sur sa relation avec l’éducation. La démocratie, définie comme « la mise en acte du principe égalitaire » (La Haine de la démocratie) ne cesserait d’être ce qu’elle a toujours été, une « insulte ». Considérant que l’égalité n’est pas une fiction – « l’intelligence est la chose du monde la mieux partagée et […] l’inégalité elle-même n’existe qu’en raison de l’égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique a un sens. [5] » – Rancière prend le parti de cette démocratie scandaleuse quand tout pouvoir est condamné à en combattre les principes originels du fait de sa nature même de pouvoir.
Il n’est pas innocent que le principal texte de Rancière consacré explicitement à la question démocratique soit en réalité une déconstruction du discours antidémocratique : « Entendre ce que démocratie veut dire, c’est entendre la bataille qui se joue dans ce mot : non pas simplement les tonalités de colère ou de mépris dont on peut l’affecter, mais, plus profondément, les glissements de sens qu’il autorise ou que l’on peut s’autoriser à son égard [6] ». Dans cette logique, il faut, pour cerner le phénomène démocratique, écouter ce qui se dit dans « la fureur antidémocratique » et l’offensive intellectuelle, à la fois éternelle et actuelle, contre ce « règne des désirs illimités des individus de la société de masse moderne ». Face à l’homme démocratique, ce consommateur avide, cet individu égocentriste, ce gréviste égoïste et archaïque, la haine se révèle dans son insupportable paradoxe : la seule démocratie qui vaille est celle « qui réprime la catastrophe de la civilisation démocratique, […] celle par exemple qui se lève dans le sillage des armées américaines 1 ». Et, qu’on ne s’y trompe pas, pour ces penseurs enragés, il ne s’agit pas de promouvoir l’universel ou l’égalité mais bien de défendre le pouvoir d’une élite, la seule, finalement, qui se proclame autorisée à vivre en démocratie.
Car Rancière nous rappelle surtout que la démocratie est étymologiquement une insulte « inventée, dans la Grèce antique, par ceux qui voyaient la ruine de tout ordre légitime dans l’innommable gouvernement de la multitude [7] ». De tous les titres qui peuvent fonder le droit de gouverner : naissance, propriété ou richesse, savoir et compétence, la démocratie ne peut se réclamer que du dernier et de plus sacrilège d’entre eux, « l’absence de titre », c’est-à-dire le hasard, le tirage au sort. « La démocratie n’est ni un type de constitution, ni une forme de société […] elle est simplement le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés [8] ». Et elle est, ou sera toujours, intolérable pour ceux qui rêvent de « gouverner sans peuple, gouverner sans politique [9] ».

Les chemins de l’émancipation

S’appuyant sur l’expérience historique de l’instrumentalisation du savoir et de l’école par ceux qui ont cherché à détourner la démocratie de sa puissance égalitaire, Rancière ne lie jamais explicitement la question démocratique à celle de l’éducation. « S’agissant du problème de l’éducation on peut dire ceci : Rancière n’affirme pas que l’éducation occupe une position centrale dans le processus politique. » (Alain Badiou)
En abordant la question de l’éducation à travers la figure de Jacotot, ce « maître ignorant » [10] qui enseigne ce qu’il ne sait pas, Rancière prend le contre-pied de toute l’histoire de la pédagogie et s’écarte radicalement de l’institution scolaire : « Le savoir n’appartient pas à ceux qui savent, il se construit entre ceux qui ne savent pas ». Remontant le paradoxe « jacotiste » jusqu’à sa source, il tisse une pensée déroutante. « Mon problème personnel n’était pas la pédagogie comme pratique ou comme institution mais plutôt ce que j’appellerais la vision pédagogique de la politique, celle qui pense l’inégalité en termes de retard à rattraper ou d’illusion à lever. » [11] Si la pédagogie est comprise comme une ruse de la pensée inégalitaire, comment réconcilier, dans ces conditions, l’exigence démocratique et l’exigence d’éducation ? Seul lien fragile susceptible de relier les deux, cette même défiance à l’égard de toute institution – politique ou scolaire – qui lui fait plonger les racines de la démocratie ailleurs que dans une forme figée de régime politique, y compris celui de la démocratie directe [12]
Éducation, démocratie, émancipation devront dès lors se lire comme des processus, des cheminements : « Ce qui importe, dans un mouvement, ce n’est pas le but fixé mais la création d’une dynamique subjective, qui ouvre un espace et un temps où la configuration des possibles se trouve transformée. Pour le dire autrement : ce sont les actions qui créent les rêves, et non l’inverse. » (Écrits politiques) Des « exigences radicales » assises sur l’idée première et fondatrice : l’égalité des intelligences.

Éducation contre émancipation

Dès lors, grande est la difficulté d’établir une place pour l’école (notons au passage que l’école s’oppose très souvent à l’éducation sous la plume de Rancière), dans un système où elle semble au mieux superflue au pire complice de cet étouffement de l’égalité, de ce que Jacotot définissait comme « l’abrutissement ». D’autant que chez Rancière, l’idée d’émancipation semble s’éloigner du savoir ou de la connaissance : « Il n’y a jamais eu besoin d’expliquer à un travailleur ce qu’est l’exploitation », écrit-il. « En travaillant sur l’histoire de l’émancipation ouvrière, je me suis rendu compte que celle-ci ne traduisait nullement le passage d’une ignorance à un savoir, ni l’expression d’une identité et d’une culture propres, mais plutôt une manière de traverser les frontières qui définissent les identités. » Dans Le Philosophe et ses pauvres, Rancière adresse cette leçon au sociologue, à l’historien, à l’intellectuel : « qui part de l’inégalité est sûr de la retrouver à l’arrivée ».

La leçon du maître ignorant

La réflexion de Rancière sur l’école va poser celle-ci comme l’instrument de la ruse « explicative » qui permettra de renvoyer à l’infini l’avènement de la démocratie. Ce que le maître ignorant découvre, c’est l’escroquerie de la raison pédagogique qui se propose de supprimer la distance de l’ignorant au savoir au moyen de l’explication. Or l’explication (qui demande à son tour une explication, qui demande elle-même un maître, etc.) est tout autre chose qu’un moyen pratique au service d’une fin, « elle est une fin en soi, la vérification infinie d’un axiome premier : l’axiome d’inégalité ». Expliquer quelque chose à l’ignorant, c’est « d’abord lui expliquer qu’il ne comprendrait pas si on ne lui expliquait pas, c’est d’abord lui démontrer son incapacité ». Le programme de Jules Ferry, « clore l’ère des révolutions » par l’instruction, dit assez la mission réelle de l’école : témoigner en acte de la mystification du progrès, légitimer l’inégalité dans l’affirmation et la mise en scène de son contraire (l’égalité des chances) : nier la démocratie et son désordre. Au terme de l’expérience de Jacotot il y a la démonstration terrible qu’il n’existe pas « d’émancipation sociale ni d’école émancipatrice » : « L’instruction du peuple n’est pas simplement un instrument, un moyen pratique de travailler au renforcement de la cohésion sociale. Elle est proprement une “explication” de la société, elle est l’allégorie en acte de la manière dont l’inégalité se reproduit en “faisant voir” l’égalité. », « La société se représente ainsi à la manière d’une vaste école ayant ses sauvages à civiliser et ses élèves en difficulté à rattraper », « l’école et la société s’entre-symbolisent sans fin et reproduisent indéfiniment la présupposition inégalitaire » [13]

L’émancipation peut-elle être une résignation ?

De son travail sur Jacotot, Rancière ne peut tirer qu’une conclusion fondamentalement pessimiste. La seule issue serait – pour lui qui est aussi enseignant – de faire le deuil de tout espoir non seulement dans l’institution mais dans la pratique même de l’enseignement. Il se résout alors « à faire tourner la machine sociale tout en travaillant, si nous le souhaitons, à l’invention des formes individuelles ou collectives d’actualisation de l’égalité, mais […] ces fonctions ne se confondent jamais », « un savant n’est pas un maître, un maître n’est pas un citoyen, un citoyen n’est pas un savant. Non qu’il ne soit possible d’être les trois à la fois. Ce qui est impossible en revanche c’est d’harmoniser les rôles de ces trois personnages ».
Voilà de quoi creuser irrémédiablement le fossé entre l’exigence démocratique et l’éducation. On peut, comme Rancière nous y invite dans « Sur le Maître ignorant » [14], accepter de s’y accommoder et voir dans ces principes « une dissonance qu’il faut, d’une certaine façon, oublier pour continuer à édifier des écoles, des programmes et des pédagogies, mais qu’il faut aussi, de temps en temps, réentendre pour que l’acte d’enseigner ne perde pas la conscience des paradoxes qui lui donnent sens. » Mais on sent trop – et Rancière lui-même ne peut l’ignorer – ce qu’a de boiteux cette posture. À commencer par cet impératif : « continuer à construire des écoles ». Dans d’autres textes, Rancière reformulera son embarras face à toute tentative de dépasser l’aporie d’une émancipation qui ne pourrait être que strictement individuelle.

La haine de l’école

Pour sortir de cette impasse, il convient dès lors de retourner le problème. Et de noter d’abord que le texte central sur la démocratie est une étude du discours des ennemis de la démocratie. Et là curieusement, Rancière, dans sa démonstration, s’appuie sur un exemple central pour illustrer ses propos, celui de l’école. Car qui n’est pas frappé de constater que ce discours de haine contre la démocratie est un discours de haine contre l’école. Si la démocratie est ce scandale qui proclame la capacité de n’importe qui à gouverner, l’école en est un aussi insupportable où chacun est en capacité de savoir, de comprendre, de penser : « Au fil des dénonciations de l’inexorable montée de l’inculture liée au déferlement de la culture du supermarché, la racine du mal allait être identifiée : c’est bien sûr l’individualisme démocratique. L’ennemi que l’École républicaine affrontait n’était plus alors la société inégale à laquelle elle devait arracher l’élève, c’était l’élève lui-même, qui devenait le représentant par excellence de l’homme démocratique, l’être immature, le jeune consommateur ivre d’égalité, dont les droits de l’homme étaient la charte. [15] » Logique alors que la liste de ceux qui ont fait profession de dénoncer la barbarie démocratique et la barbarie scolaire se recoupe : Arendt, Milner, Finkelkraut… tous ont écrit contre la démocratie, tous ont écrit contre l’école. C’est bien la même intelligentsia qui « n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’individualisme démocratique" et les ravages de “l’égalitarisme” détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide. » Si l’on considère que se joue autour de l’école la bataille centrale, peut-être n’est-il pas erroné de penser qu’il y a quelque chose encore à sauver : « C’est, de fait, autour de la question de l’éducation que le sens de quelques mots – république, démocratie, égalité, société, a basculé. »
On peut alors faire le pari que l’école est en mesure de jouer un rôle dans le combat démocratique. À condition de renvoyer dos-à-dos ces fausses oppositions républicains / pédagogues (que Rancière nomme sociologues), et à condition de se nourrir à la fois des exigences d’égalité portées par le maître ignorant et des enseignements de l’histoire des luttes démocratiques, de ces « mouvements » de rupture dont Rancière a exploré les portées émancipatrices, à condition donc de trouver une réconciliation entre l’éducation et l’émancipation, l’individuel et le collectif.

Émancipation individuelle, espoir collectif

Pour cela, il faut probablement dépasser la conclusion d’une impossibilité pour l’enseignant d’être aussi citoyen ou militant. Le combat de l’égalité, de la participation de tous à l’exercice de la pensée, donc au gouvernement de la cité, reste possible dans les interstices des rouages de l’institution, dans la rencontre des individus et des intelligences, dans les pratiques, dans ces expérimentations actuelles ou encore en devenir : « ce que l’on peut faire, c’est s’appliquer à tisser dans le présent des relations égalitaires. L’égalité est une dynamique autonome, pas le moyen d’autre chose [16] ». Sur cet espoir tenace mais fragile, que pouvons-nous construire ? « On ne s’en sort qu’en posant d’autres questions : non pas que doit faire l’école ? Mais : que voulons-nous y faire ? Que voulons-nous en conséquence qu’elle nous permette de faire ? [17] ». À nous de poser ces questions, d’abord individuellement puis collectivement, « enseignants » et « enseignés », non pour confier à l’école la tâche de formater les individus émancipés de demain, mais pour explorer ces liens d’égalité qui fondent la démocratie, ne serait-ce que pour retrouver cette autre intuition de Jacotot : « l’instruction est comme la liberté : elle ne se donne pas, elle se prend. ».■

Grégory Chambat, CNT éducation 78, enseignant en collège.

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