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Humanisme et éducation : la leçon de Paulo Freire

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On assiste bien souvent en éducation à des confusions problématiques entre ce qui relève de la recherche scientifique et ce qui relève des enjeux éthiques de l’éducation. Cela conduit en particulier à une réduction technicienne des enjeux humanistes en éducation.

Le paralogisme naturaliste en éducation.

On désigne, en philosophie, par paralogisme naturaliste une erreur de raisonnement qui consiste à passer de l’être (constat factuel) au devoir-être (impératif normatif). Par exemple, le fait qu’on constate l’existence du meurtre comme fait social, ne signifie pas pour autant que le meurtre doit être permis sur le plan juridique ou moral.

On trouve cette erreur par exemple dans les courants qui actuellement promeuvent l’empathie en éducation au motif que les capacités d’empathie seraient constitutives de la biologie humaine. Cependant, la réflexion philosophique ne permet pas de décider de manière évidente si la moralité se confond avec l’empathie. Le film Un monde à part (1988) raconte comment la mère de la journaliste Shwan Solvo délaisse le soin apporté à ses enfants pour combattre le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Tel que les faits, nous sont présentés dans le film, cette mère semble manquer d’empathie vis-à-vis de la souffrance de ses enfants. Pour autant, son action doit-elle être qualifiée d’immorale ?

La première forme du paralogisme naturaliste en éducation, on la trouve du côté de certains scientifiques qui aimeraient se voir confier le rôle de conseillers du prince (d’experts) ou de certains politiques qui vont chercher à justifier les politiques publiques par des résultats scientifiques. L’efficacité de telle méthode est prouvée scientifiquement, donc c’est cela que l’on doit mettre en place. Cette place donnée à l’efficacité interroge en outre sur le rôle social des sciences. L’étude scientifique se veut normalement une description de la réalité. Sa valeur est la vérité. L’efficacité est une valeur technique. Un mensonge peut être efficace, il n’en est pas pour autant vrai.

La seconde forme de paralogisme naturaliste en éducation, on la trouve du côté des militants pédagogiques lorsqu’ils tendent à s’appuyer sur des recherches scientifiques pour justifier leur choix pédagogiques. Cette stratégie n’est pas sans danger dans la mesure où la caractéristique même des recherches scientifiques est de changer. Se justifier en s’appuyant sur la psychologie fonctionnelle de Claparède, la psychanalyse de Freud ou le constructivisme de Piaget par exemple, cela peut paraître intéressant lorsque ces théories tiennent le haut du pavé dans leur domaine scientifique. Mais tout se complique lorsque de nouveaux courants émergent en psychologie et s’imposent au détriment des anciens.

L’éducation comme espace d’interrogation philosophique

On trouve néanmoins un deuxième type d’erreur chez certains scientifiques lorsqu’il s’agit des questions éducatives, c’est le réductionnisme positiviste. La description scientifique peut nous donner des indications sur le « comment » : « comment se déroulent les apprentissages ? ». Mais, elle ne nous dit rien du sens, du choix des finalités qui doivent être opérées (Pourquoi ? Dans quel but ?).

Comme nous l’avons déjà rappelé, la recherche scientifique s’oriente vers la technoscience lorsqu’elle essaie de déterminer la méthode pédagogique la plus efficace. L’efficacité technoscientifique peut être définie comme la recherche de l’optimisation des moyens relativement à une fin par la rationalité calculante.

Sur le plan des méthodes d’apprentissage, les technosciences pédagogiques peuvent peut être parvenir à déterminer les plus efficaces par des méthodes expérimentales. Néanmoins, se pose une autre difficulté qui est celle du passage des méthodes d’apprentissage à la pédagogie. En effet, l’acte d’enseignement se déroule toujours dans une situation particulière, et il n’est pas possible à l’heure actuelle de dire, si par exemple un enseignant efficace est efficace dans tous les contextes et s’il procède toujours de la même manière. C’est pourquoi certains travaux scientifiques privilégient l’approche écologique qui consiste à étudier l’enseignement en situation ordinaire.

Le philosophe Jürgen Habermas, dans La technique et la science comme idéologie, appelle technocratie une forme de gouvernement qui prétend s’appuyer sur la science pour court-circuiter le débat démocratique sur les finalités axiologiques. On peut ainsi considérer que les évaluations internationales PISA ou l’Evidence Based Policy (les politiques publiques par les preuves scientifiques) relèvent de cette logique.

Néanmoins, même si on admettait que l’efficacité est une finalité recherchée par la population, on pourrait se demander si l’éducation se limite à une valeur d’efficacité. On pourrait admettre que des méthodes d’enseignement behavoriste (par exemple en s’appuyant sur le sur-entrainement à des habiletées cognitives) soient plus efficaces pour parvenir à des finalités comme apprendre à déchiffrer des mots, l’orthographe ou encore apprendre à calculer.

Cependant, il n’est pas certain que l’éducation se limite à cela. Si on regarde par exemple les textes officiels de l’Education nationale, il s’agit par exemple également de former un citoyen. Dans ce cas, on peut bien se demander à quoi peut ressembler une éducation à la citoyenneté efficace. Cela ne paraît plus être réductible à la capacité de réciter sans réfléchir quelques maximes d’instruction civique. Il semble que la valeur d’efficacité perde dans ce cas de sa pertinence.

Paulo Freire, une philosophie sociale et humaniste en éducation

Lorsqu’on lit Paulo Freire, on s’aperçoit qu’il s’appuie très peu sur des références scientifiques et en particulier sur la psychologie. Cela peut lui arriver, mais ce n’est pas le coeur de son argumentation. Ce sur quoi repose sa réflexion, ce sont des références philosophiques. Il s’agit des penseurs matérialistes dialectiques ou de la philosophie existentialiste principalement.

Le second point que l’on peut constater, c’est que Paulo Freire s’intéresse assez peu en définitif aux techniques pédagogiques. On tend certes à le réduire au titre de concepteur d’une méthode d’alphabétisation pour adulte. Mais lui même à plusieurs reprises s’en défend et affirme être incompris (1) sur ce point. Cela tient au fait que pour Paulo Freire, l’éducation n’est pas avant tout une question technique, mais un projet humaniste.

L’éducation implique donc une réflexion d’anthropologie philosophique consistant à se demander ce qu’est l’être humain. L’être humain est d’abord le produit de conditions naturelles et sociales. Mais il ne se réduit pas à cela. C’est pourquoi Paulo Freire préfère, comme Sartre, affirmer qu’il est conditionné plutôt que déterminé.

Ce qui caractérise l’être humain, pour Paulo Freire, au sein du processus d’évolution, c’est la conscience réflexive. Cela induit un être-au-monde qui est spécifique. L’être humain cherche à se comprendre et à comprendre le monde.

La finalité de l’éducation consiste à faire advenir l’apprenant comme sujet de ses actions et donc de l’histoire humaine. C’est la réflexivité qui lui permet d’être un sujet et non pas seulement une sorte de robot. Le robot agit mécaniquement. L’être humain est capable de réfléchir à ses actes tant sur le plan de leur mécanique physique que de leur valeur morale. Cette réflexivité, ce retour sur ses pensées et ses actions, lui permet d’essayer d’imaginer et de comprendre comment il pourrait les changer pour ne pas être uniquement dans une répétition mécanique des habitus sociaux.

Mais l’être humain est comme cela a déjà été précisé un être conditionné socialement. Par conséquent, l’éducation doit l’aider à prendre conscience de cette condition sociale. Ce qui signifie, qu’il ne peut devenir un sujet libre que dans une société qui lui donne les conditions sociales d’exercer sa liberté. C’est pourquoi la finalité de l’éducation n’est pas seulement l’émancipation d’une conscience individuelle, mais une émancipation par la transformation sociale.

Il y a donc pour Freire une dialectique entre les conditions matérielles et la conscience humaine. C’est pourquoi on parle à son sujet de « marxisme humaniste » par opposition aux conceptions marxistes économicistes déterministes.

De la philosophie de l’éducation à une pratique pédagogique humaniste

Cet humanisme social a un impact sur la pratique pédagogique. Mais, cela ne vise pas à constituer une méthode pédagogique ou des techniques pédagogiques. Ce qui s’avère important, c’est plutôt que l’éducation ne se réduise pas à un dressage, mais qu’elle permette à chaque individu de pouvoir accéder à la dignité d’être humain. La pédagogie doit donc reconnaître à chaque apprenant son statut de personne, de sujet.

Cette question de la dignité de la personne humaine est un enjeu plus vaste dans les démocraties contemporaines sécularisées. Par exemple, le philosophe marxiste Lucien Sève a mis en avant le concept de personne humaine, au sein du Conseil national d’éthique, afin de préserver la dignité de l’être humain contre sa réduction à un objet scientifique ou sa marchandisation. La personne humaine a une valeur inestimable, elle n’a pas de prix. Elle a une valeur d’ordre qualitative, elle ne peut être réduite à une valeur quantifiable et commensurable.

Par conséquent, pour Paulo Freire, éduquer une personne, ce n’est donc pas équivalent à programmer un ordinateur. C’est pourquoi l’éducation ne peut pas se réduire à transmettre des contenus et à faire des exercices d’application pour automatiser des procédures. Cela ne signifie pas que l’éducation ne comprenne pas ce genre de dimensions, mais elle ne s’y réduit pas.

Tout enseignement que ce soit la formation des professeurs ou celle des élèves vise la réflexivité sur les savoirs et l’action. En effet, la réflexivité, comme cela a été déjà précisé, est nécessaire pour que l’être humain se constitue en sujet.

La première dimension consiste donc dans le fait que l’éducation ne doit pas seulement transmettre des savoirs, elle doit expliciter le sens historico-culturel des objets de savoir. En effet, comme cela a été déjà dit l’être humain a un rapport au monde herméneutique : il cherche à comprendre le sens. Par exemple, un cours de mathématiques ne doit pas seulement apprendre le calcul, mais il doit apprendre également pourquoi les êtres humains se sont mis à faire des opérations de calcul : quel est le sens historico-culturel de cette activité humaine ?

La deuxième dimension est que l’éducation doit être "problématisante". En effet, le questionnement est une conséquence existentielle de la condition humaine. C’est parce que l’être humain est un être réflexif qu’il se pose des questions existentielles sur le sens de l’existence. L’éducation prend appui sur cette curiosité qui est inhérente à la réflexivité de la conscience humaine. C’est pourquoi l’enseignant doit favoriser le questionnement au sein de sa classe.

La troisième dimension consiste dans la conscience critique sociale. En effet, l’anthropologie philosophique de Paulo Freire est indissociable d’une philosophie sociale. L’éducation doit permettre le passage de la conscience quotidienne à la conscience critique sociale. La conscience critique consiste dans le fait que l’individu ne perçoit pas seulement l’expérience de l’oppression sociale comme une expérience individuelle, mais comme un rapport social qui peut être analysé par les sciences sociales. En effet, l’éducation vise une praxis sociale. C’est la lutte que mènent les opprimés pour être reconnus dans leur dignité d’être humains, pour ne pas se sentir méprisés socialement : les ouvriers, les femmes, les immigrés, les minorités sexuelles, les personnes en situation de handicap...

La quatrième dimension réside dans le dialogue. Le dialogue n’est pas pour Paulo Freire uniquement une méthode pédagogique, cela correspond à une vision de l’être humain comme être social et donc communiquant au moyen du langage. Le dialogue est une expression dialectique qui se traduit par une lutte pour la reconnaissance entre l’enseignant et les apprenants. La lutte pour la reconnaissance, présente chez Hegel et repris par Axel Honneth, est un processus par lequel chaque conscience désir être reconnue par l’autre dans sa dignité de personne humaine. Mais la portée du dialogue n’est pas que morale, elle est également politique. Car il ne peut y avoir de dialogue sans reconnaissance de l’autre comme un égal : le dialogue est d’essence démocratique. On ne dialogue pas avec un inférieur : on lui commande, on lui ordonne….

La cinquième dimension, c’est prendre en compte le vécu des apprenants. C’est un point de départ. Il s’agit de respecter l’apprenant en considérant qu’il possède des savoirs liés à son expérience du social. Mais c’est également une dimension vers quoi doit faire retour ce qui a été appris à l’école. En effet, les savoirs enseignés doivent constituer des outils qui permettent aux apprenants d’analyser le monde dans lequel ils vivent afin de le transformer.

Conclusion :
L’humanisme social de la pédagogie critique de Paulo Freire prend ses distances avec les dérives technocratiques qui guettent l’éducation. La première est celle des technosciences pédagogiques qui prétendent à partir de méthodes testées expérimentalement définir comment enseigner. La seconde est la dérive technicienne des pédagogues eux-mêmes qui finissent par accorder plus de valeurs aux méthodes pédagogiques qu’aux finalités de l’éducation. Ils définissent alors leur identité pédagogiques par leurs méthodes et à faire de ces méthodes des fins en soi qu’il s’agit de défendre coûte que coûte.

Références :

(1) Rosa Maria Torres, « Les multiples Paulo Freire » (2007). URL : https://www.dvv-international.de/fr/education-des-adultes-et-developpement/numeros/ead-692007/10e-anniversaire-de-la-mort-de-paulo-freire/les-multiples-paulo-freire/

Paulo Freire, Conférences publiées dans le recueil El Grito Manso

Sève Lucien, Qu’est-ce que la personne humaine ? - Bioéthique et démocratie, Paris, La Dispute, 2006.

2 Messages

  • Humanisme et éducation : la leçon de Paulo Freire 5 septembre 2016 09:09, par Claude Marti

    Pourquoi opposer efficacité et éthique ?
    Sans doute parce qu’on ne se pose pas la question : "efficacité pour_quoi ?" Ce que même les gestionnaires, quand ils sont bons, se posent : "quel est le but de ce moyen ?".
    Inversement il faut poser la question : "éthique comment ?" ou "quels moyens pour ce but ?".
    Ne négligeons pas les travaux scientifiques. N’oublions pas de replacer toute action pédagogique dans un contexte plus large avec la multiplicité de ses dimensions. Sachons inlassablement naviguer des moyens aux objectifs et des buts à leur concrétisation.

    repondre message

  • Humanisme et éducation : la leçon de Paulo Freire 8 septembre 2016 06:36, par Irène Pereira

    Je crois que le texte a été mal compris : il ne s’agit pas de dire qu’il faut récuser toute efficacité et toute recherche scientifique, mais que l’éducation ne se réduit pas à ces dimensions là :

    " C’est pourquoi l’éducation ne peut pas se réduire à transmettre des contenus et à faire des exercices d’application pour automatiser des procédures. Cela ne signifie pas que l’éducation ne comprenne pas ce genre de dimensions, mais elle ne s’y réduit pas."

    repondre message

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