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Questions de classe(s)

Hommage à Albert Thierry

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Ci-dessous le texte lu à l’occasion de la cérémonie du centenaire de la mort d’Albert Thierry organisé le 26 mai par le collège du même nom (le seul en France !)

Albert Thierry (1881-1915)

La question qui nous rassemble ici aujourd’hui est peut-être bien celle-ci : pourquoi baptiser un collège du nom oublié d’Albert Thierry ?
Il est une tradition républicaine solidement ancrée, celle d’honorer les grands noms de l’histoire de France, de la littérature et de la science, etc. en baptisant de leurs patronymes écoles, collèges et lycées parce que ces inscriptions racontent l’histoire d’un pays et imprègnent notre imaginaire. Un récent article publié par Le Monde a analysé une base de 67 000 noms d’établissements (écoles, collèges, lycées). Sans surprise, Jules Ferry, Jacques Prévert, Jean Moulin arrivent en tête.
Les pédagogues sont rares – quand les chanteurs, tel Pierre Perret ont aujourd’hui la côte – même si Jean Macé, Paul Bert, Ferdinand Buisson, Pauline Kergomard, Jean Zay sont souvent cités. Leur passage au ministère de l’Éducation nationale ou à la tête de mouvement éducatifs est ainsi salué.
Deux écoles et un collège portent le nom d’Albert Thierry. On pourrait y déceler un paradoxe, celui de voir l’homme du « refus de parvenir » sanctifié par les honneurs de la République. Toute sa vie - d’étudiant, d’enseignant, de militant et même de soldat - a été marquée par le rejet de ces hommages, le refus de sortir du rang, l’attachement au collectif et la fidélité à sa classe d’origine, la classe ouvrière, érigée en principe.
On peut cependant lire dans ce choix de donner à un collège le nom d’Albert Thierry un hommage pertinent et riche de sens, la volonté de saluer les réflexions et les engagements d’un homme habité par les questions d’éducation, ayant choisi d’intituler l’un de ses ouvrages L’Homme en proie aux enfants.

Albert Thierry a enseigné à des adolescents, dans les écoles primaires supérieures, du temps où l’école publique séparait, en toute « bonne conscience », les enfants du peuple et ceux des classes privilégiées. Quelques-uns (c’était avant la mixité) pouvaient prétendre aller un peu plus loin dans leurs études, mais pas trop… Ce système de ségrégation sociale institutionnalisée, Albert Thierry l’a dénoncé avec virulence : « Si le secondaire est le préceptorat des exploiteurs, si le primaire est le préceptorat des exploités, le primaire supérieur est le séminaire des traîtres, le préceptorat des Jaunes ». Et pourtant il y enseigne, et c’est même là que naît sa pédagogie, qu’il qualifie de « pédagogie de l’inquiétude », celle du « sourire blessé », pour reprendre un autre titre de ses ouvrages. C’est-à-dire une pédagogie qui interroge aussi bien le comment que le pourquoi, une pédagogie sociale qui entend, au jour le jour, changer l’école, ses méthodes comme ses finalités.
Face aux injustices sociales, il ne se résignera jamais, compagnon de route du syndicalisme d’alors, celui de la CGT et des Bourses du travail, luttant parallèlement pour l’amélioration des conditions de vie et de travail et pour faire advenir une autre société.
Mais ce combat révolutionnaire, Albert Thierry entend le mener aussi à l’école. Non pas en prêchant un catéchisme révolutionnaire qui lui semble aussi odieux et inefficace que tous les catéchismes mais en s’inspirant des principes d’un syndicalisme radical, exigeant et émancipateur.

« Ainsi je ne consulte pas les programmes : cette cause est entendue. Je n’interroge pas les autorités. Je n’aurais pas une répugnance absolue à le faire, car je n’ai pas de principes. […] Je n’agis pas même d’après mon savoir. Allemand, grammaire, philosophie, histoire, j’ai appris à tout désapprendre. À quoi bon fatiguer sous l’abstraction ces petits esprits ? D’ailleurs, ils auraient dormi. C’est de mes élèves que je voudrais tirer toute ma pédagogie. Leur désir, je l’épie ; leur volonté m’indique leurs besoins, leur expérience me fournit mes exemples, leur curiosité dirige ma méthode, leur fatigue commande mes inventions… Voulez-vous, proportions gardées, que nous appelions cela de l’action directe ? ».
Thierry veut partir des élèves eux-mêmes, pour les élever sans les humilier, pour leur transmettre un savoir sans les ennuyer, pour les éduquer sans les formater. Ce sont les grandes œuvres de la littérature qu’il convoquera, non pour enseigner un respect sclérosé mais pour y chercher, avec ses élèves, ce qu’elles ont à dire sur nous-même et sur le monde…
La seconde facette de cet engagement, c’est le « refus de parvenir ». Non pas le refus d’agir, d’apprendre ou de grandir, mais le refus de n’agir que pour soi, que dans son intérêt personnel, y compris fatalement au détriment du collectif. Que doit proposer l’école ? De s’élever au-dessus de sa condition, mais pour servir qui et quoi ? Faire carrière ? Mais au prix de combien de renoncements et de douleurs… et pour quelle justice sociale ? La démocratie d’un système, d’une société, se mesure-t-elle seulement au pourcentage de dominés que l’on autorise à rejoindre le camps des dominants ? Albert Thierry ne le pense pas, sa conception de l’égalité et de la démocratie sont beaucoup plus exigeantes.
Si le vocabulaire est parfois démodé, cette pensée reste actuelle tant elle résonne dans les débats d’aujourd’hui.
Derrière les formules ronflantes : élitisme, égalité des chances, méritocratie, Albert Thierry traque les contradictions, dénonce les injustices, met à nue les hypocrisies des intérêts de caste.
Le refus de parvenir, c’est considérer que le rôle de l’école est de faire grandir tous les élèves, de les élever au même niveau de connaissances et de les armer pour affronter le monde et peut-être le changer…

La voix d’Albert Thierry, une fois ses livres refermées, continue à parler en nous, parce qu’elle exige l’effort du questionnement permanent, parce qu’elle rappelle que l’éducation, à l’image du syndicalisme, est ce lieu où l’émancipation individuelle croise l’émancipation collective.

Enfin, puisque ce 26 mai marque le centenaire de la disparition d’Albert Thierry dans les tranchées, je voudrais terminer en lui laissant la parole. Reparti volontairement au front malgré une blessure, Albert Thierry reste fidèle à ses principes et combat en simple soldat et non en officier. Ses camarades de régiment se moquaient de lui… ses compagnons d’infortune surnommait « l’écrivain » celui qui croulait volontairement sous le poids des livres dont il ne se séparait jamais. Il fut frappé en première ligne par un obus après avoir couché sur le papier ses dernières notes, aussi terribles que porteuses de subversion et d’espérance… « Le capitaine passe et me dit qu’il est défendu de faire un carnet de route. Je le sais bien. Et surtout celui-ci, trop vrai qu’il est, tout surprenant qu’il soit. Mais nous ne parlerons pas du danger »

Grégory Chambat (Questions de classe(s))

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