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Questions de classe(s)

Et si tous les profs étaient celui du "cercle des poètes disparus" ?

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Le cercle des poètes disparus, c’est le film de Peter Weir, sorti et oscarisé en 1989. Il a fait rêvé des lycéens et quelques profs, en a heurté d’autres (bande annonce). Son prof, John Keating (interprété par Robin Williams) était quelque peu atypique… et a été viré à la fin de son année scolaire.

On a raison de critiquer le système éducatif et tout ce qu’il induit, mais il faut bien constater qu’il y a eu des profs et qu’il y en a peut-être de plus en plus qui se comportent d’une façon atypique, prenant des risques et troublant l’ordre de leurs établissements. Des profs qui par d’autres moyens que ceux de programmes et de leçons se préoccupent surtout de libérer la pensée de leurs élèves, leurs capacités créatrices, et ce pas seulement dans le domaine littéraire ou philosophique.

Mon fils, en 1èreL, pas très « bon élève » l’an passé, pas du tout « travailleur » et plutôt contestataire (conseil de discipline), en a une de ces profs cette année… et tout a changé, il découvre l’intérêt, voire la passion. Lorsque nous discutons de nos jeunesses scolaires et lycéennes, il est rare que ne ressurgisse pas le nom d’un prof grâce à qui, simplement par son attitude et non pas par son savoir, nous a entraîné là où auparavant nous ne trouvions qu’ennui et corvée, parfois ouvert la voie dans laquelle nous avons pu nous engager. C’est grâce à lui (ou elle bien sûr) que je me suis mis à lire, que je me suis intéressé aux maths, que je me suis intéressé à d’autres choses… Il elle m’a fait aimer les maths, la littérature…

Dans une école du 3ème type les enfants se construisent leurs langages jusqu’à ce qui correspond approximativement à l’âge du collège. Mais ensuite je conçois qu’il puisse y avoir ensuite un autre espace où des personnes (des profs) vont les faire entrer plus profondément dans l’exploration de domaines spécifiques, se servir justement des outils qu’ils se seront forgés avant.

A l’origine un lycée était un lieu où s’assemblaient les gens de lettres, un « gymnase » situé au nord-est d’Athènes où enseignait Aristote. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il redevienne cela, il suffirait que son objectif ne soit plus le Bac (voir ce billetet celui-ci). Nous n’avons pas proscrit le cours quand il correspond à un choix, à un besoin, à une envie, à un plaisir. Il existe dans les écoles alternatives qui accueillent des enfants au-delà de 10 ans, même avant rien n’empêche qu’il soit fait appel à un prof pour tel ou tel domaine quand il y a demande et pour ceux qui le demandent. Rassurez-vous, une école du 3ème type n’élimine pas les profs !

Dans notre lycée actuel, il n’est pas évident de se heurter à l’ordre et aux habitus scolaires, de transformer aussi les comportements des lycéens formatés par une douzaine d’années d’école et de collège, d’empêcher collègues et parents de penser que le programme n’est pas suivi, que le Bac ne s’obtiendra pas ainsi… voire de se faire taxer de démagogie. Il ne suffit pas d’arriver avec sa bonne volonté, son talent, pour que par un coup de baguette magique une classe et ses élèves se transforment. Lorsqu’il y a un seul John Keating dans un établissement, c’est bien comme dans le film un héros qui s’offre en quelque sorte chemise ouverte aux balles, y compris aux balles de ses élèves déjà de jeunes adultes.

Pourtant on sait aujourd’hui que n’importe quel apprentissage, choisi ou imposé, dépend de la relation élèves-prof autant ou plus que de la pédagogie du second. Mais il ne s’agit pas de la seule relation duelle, il s’agit de celle plus difficile prof/collectif d’élèves. Il ne s’agit plus seulement de « l’art » du pédagogue qui consiste à savoir présenter ce qu’il doit transmettre ce qui demande d’être bon orateur ou un bon conférencier. Il s’agit de faire entrer une bande de lycéens dans différents mondes et de s’emparer de ces mondes, d’avoir envie et d’oser s’y essayer, à ce moment, tout est gagné. J’ai souvent dit qu’à mon niveau (instit) l’important était d’aider des enfants à entrer dans les langages écrits, mathématiques… et de s’en emparer librement, de créer avec eux. Les lycéens n’ont probablement pas eu cette liberté ou plutôt les outils langagiers que leur cerveau, lui, s’est quand même bien construit a peut-être inhibés. Disons qu’il va falloir alors les réveiller (les désinhiber) puis les éveiller, leur ouvrir les portes à l’exploration des mondes dont ils s’écartaient.

C’est vrai que tout le monde n’a pas le charisme d’un John Keating ou le talent d’acteur de son interprète. C’est vrai aussi que cela semble plus facile dans le domaine de la littérature ou de la philosophie. Evidemment, si tous les lycéens suivant un cours le faisaient volontairement, il y aurait moins besoin de faire le pitre sur une table pour provoquer leur attention. Il n’empêche qu’il y a souvent la nécessité de les déstabiliser, pas forcément en montant sur une table !

Il n’empêche que même lorsque des profs sont conscients que ce n’est pas en transmettant frontalement et même habilement des connaissances qu’ils provoqueront l’intérêt, l’attention et la compréhension de tous, ils se sentent désarmés, incompétents pour mobiliser tous leurs élèves dans le domaine dont ils ont la charge par d’autres entrées, voire par des entrées incongrues. Il n’est pas évident aussi pour eux, de s’écarter, même momentanément, de la dictature des programmes à faire ingurgiter. Nous n’en sommes pas encore au moment où l’Éducation nationale relativisera au moins sa notion de programmes. Mais il faudra bien que tout le monde comprenne qu’on ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif sauf à lui donner soif. C’est bien le seul problème de l’école : donner soif et offrir divers abreuvoirs. D’autres l’ont dit depuis longtemps (Montaigne : L’élève n’est pas un vase qu’on remplit, mais un feu qu’on allume ou qu’on n’éteint pas). Mais il faut l’appliquer dans un système dont ce n’est pas le problème, qui n’a comme seul problème que celui des résultats.

Si naturellement tout le monde n’a pas le talent, la perception des autres et l’audace d’un John Keating, cela s’apprend, cela peut se compenser par des techniques, par la connaissance du fonctionnement des groupes sociaux, par l’entraînement à l’improvisation dans d’autres situations, par des stages de développement personnel pour se décoincer, par des rencontres, par la co-formation puisqu’on en est encore à attendre une formation. Et puis on n’est pas obligé de tout chambouler, il suffit souvent de se permettre une petite entorse au programme à dispenser, de se servir de ce que font les élèves et qu’ils pensent ne rien à voir avec ce qu’on veut leur enseigner (j’ai suggéré dans je ne sais plus quel billet le rapport qu’on peut faire entre le rap et Racine, Corneille ou Verlaine), de ne plus s’obnubiler et obnubiler les élèves sur leurs résultats… Comme toujours il, s’agit d’enclencher des processus.

Ah ! Si tous les profs étaient celui du cercle des poètes disparus quel bordel ce serait dans l’établissement ! Mais c’est maintenant que tout le monde ou presque s’évertue à empêcher le bordel, se plaint du bordel ! On ne sait plus quelles sanctions inventer pour qu’une autorité maintienne tous les élèves dans une passivité studieuse. Peut-on penser que c’est ainsi que des enfants deviendront des adultes autonomes et responsables, des adultes ayant développé toutes leurs potentialités, à avoir multiples voies où s’engager, à vivre ensemble, s’emparer de leur vie ?

Je pense que nous pourrions avoir de nombreux témoignages de profs qui essaient d’être ou sont des John Keating dans leurs établissements. Comment cela se passe, ce que cela provoque ?… Les commentaires vous sont ouverts !

8 Messages

  • Lagarde versus Google 26 septembre 2016 06:27, par Colombet

    Ma remarque ne concerne ni le jeu des acteurs, ni la réalisation du film, toutes choses qu’on peut apprécier, mais exclusivement l’idéologie qu’il promeut.

    Ce film ne libère personne. Ce n’est pas une porte ouverte vers la liberté, vers une pédagogie nouvelle, à l’écoute de l’autre, des différences, etc.

    Pour simplifier, interdire d’utiliser un manuel et le faire déchirer, c’est un acte aussi démagogique et totalitaire, j’allais écrire tyrannique, que d’imposer ce manuel. Interdire, c’est se poser en censeur, en chef, en référence absolue. En Lettres, le débat n’est pas un dilemme entre imposer le Lagarde et Michard (c’est un symbole de l’époque du film ! ) ou l’interdire. Les deux solutions sont aussi liberticides l’une que l’autre. L’essentiel est de savoir et d’expliquer ce qu’on en fait, comment on le complète, comment on le critique. Aujourd’hui, on peut évidemment remplacer Lagarde et Michard par Google...

    Yves C., prof de Lettres à la retraite

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  • Un John Keating seul « s’offre chemise ouverte aux balles ». C’est là tout le problème.

    Plutôt qu’une proposition, votre titre m’inspire une vérité. Je crois sincèrement que la plupart des professeurs sont des John Keating, qu’ils ont cette envie d’amener leurs élèves à s’émanciper. C’est l’absence du collectif qui les épuise.
    Quels sont donc les espaces qui permettent de faire émerger ce collectif de personnels éducatifs ? Existent-ils déjà, du moins dans le secondaire ?

    Vous parlez des formations pour se « décoincer ». Je les trouve presque nuisibles aujourd’hui dans une époque où les médias et les parents renvoient beaucoup de fautes sur les professeurs qui ne seraient pas « charismatiques ». Il me semble qu’il faut prioriser. Et au développement personnel, je préfère la formation politique.

    D’ailleurs, à côté de tous les films qui entretiennent l’idée du « professeur/homme (ou femme) providentiel », en existent-ils d’autres montrant un collectif d’enseignants (et autres éducateurs) qui essayent de travailler ensemble ? C’est une vraie question. Si vous en connaissez, ça m’intéresse, notamment dans le niveau secondaire.

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    • (...) " les films qui entretiennent l’idée du « professeur/homme (ou femme) providentiel »,
      ... Vous avez tout à fait raison ! Mon domaine était celui de l’enseignement primaire, je ne connais pas de documents "vrais" sur des collectifs dans le secondaire (sauf peut-être en ce qui concerne Clisthène à Bordeaux ?). Peut-être des lecteurs de Q2C pourront-ils en signaler.

      Comme à mon habitude, l’intention de ce billet était de provoquer des réactions. Merci de la vôtre.

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  • Bof... je visualise un lycée ou se mettre debout sur la table deviendrait aussi fréquent que d’inscrire la date du jour sur une feuille... est-ce que ça ne serait pas fatalement aussi rébarbatif ?
    Est-ce que la principal qualité de l’exceptionnel, ce n’est pas justement d’être exceptionnel ?

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    • Ce qui est exceptionnel c’est la relation créée et la liberté d’être et de penser provoquée. L’exceptionnel c’est oser briser un cadre. On peut visualiser un lycée où il ne soit plus nécessaire de grimper sur une table pour que cela existe naturellement.

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      • Bien sûr, "monter sur les tables" était une exagération... mais l’objection reste à mon avis. Une journée de classe dure 6 à 8h, et si à chaque heure on essaie de déstabiliser les élèves, de créer une relation exceptionnelle, on risque de les épuiser émotionnellement ! de la mesure en toute chose... un professeur "exceptionnel" ne suffit-il pas largement à animer une année ?

        De plus, peut-on passer autant de temps à briser le cadre qu’à le construire et le consolider ? le premier résultat lorsqu’on brise un cadre est que l’on n’a... plus de cadre. J’ai beaucoup de sympathie et d’admiration pour les enseignants qui parviennent à "faire bouger" leurs élèves (ou à les émouvoir, même verbe en anglais !). Pour autant, la construction de références communes, l’acceptation de règles qui s’imposent à eux comme à l’enseignant fait aussi partie de ce que l’école doit apporter.

        Pour finir, je suis convaincu que les bonnes méthodes sont celles que l’enseignant connaît, accepte et maîtrise : j’ai vu des profs de qualité se lancer dans des pédagogies alternatives, s’y user et laisser leurs élèves au milieu du gué, alors qu’auparavant leur apport était réel, quoique pas ... exceptionnel.

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        • Vous avez raison. L’image utilisée (le prof qui monte sur la table) n’a peut-être de sens que pour montrer plus l’auto-emprisonnement d’un certain nombre de lycéens brisé dans le film par un choc. Je conviens que c’est une sorte de manipulation psychologique qui n’est donnée qu’à des thérapeutes qui peuvent ensuite la contrôler.

          Votre propos, avec lequel je suis d’accord, avait été parfaitement illustré à l’époque où Carl Rogers et sa non-directivité avait été prise à la lettre avec des conséquences immédiates désastreuses (voir Jules Selma "L’éducastreur"). Ouvrez la cage au canari, il se fera dévorer par le premier chat venu, ouvrez la cage au lion il dévorera le premier passant rencontré.

          C’est plutôt le cadre qui s’inscrit dans les têtes et est fait de méfiances réciproques qui est à briser, en premier la méfiance des adolescents.

          Je ne parle pas de méthodes, mais de la relation à instaurer quelle que soit la méthode surtout au lycée. J’ai entendu des centaines d’adolescents et d’adultes parler du BON prof qu’ils ont eu la chance de rencontrer (et pour beaucoup de les "sauver"). Chaque fois ce n’est pas la méthode qui est mise en avant mais la relation. Comme par hasard la relation ne fait pas partie de la formation !

          Pour moi le lycée tel qu’il est pourrait être acceptable (s’il n’y avait pas le bac comme carotte et menace ce serait encore mieux !) Beaucoup de mes anciens élèves de ma classe unique m’ont raconté qu’après l’obscurité du collège ils avaient pioché beaucoup de choses au lycée et souvent "pris leur pied". Ce n’est pas le cadre qui pose plus problème au lycée mais comment être dans ce cadre. Peut-être pas grand chose pour qu’il redevienne ce qu’il était pour Aristote (sans besoin d’un bac ;-) )

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