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Questions de classe(s)

Entrer en pédagogie Freinet (Introduction)

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Entrer en pédagogie Freinet.

Introduction

Le choix de la pédagogie Freinet pour inaugurer une série d’ouvrages consacrés aux chemins des émancipations concrètes relève assurément de l’évidence. Le mouvement impulsé et inspiré par l’instituteur de Vence au début des années 1920, se confond avec l’histoire des alternatives pédagogiques et de la contestation au sein du système scolaire français. Une contestation qui s’est installée, non sans combats et polémiques [1], au cœur même de l’institution qu’elle entend subvertir. Cette volonté d’agir dans le cadre du service public d’éducation, cet engagement revendiqué auprès des milieux populaires, a contribué et contribue toujours à faire de la pédagogie Freinet un élément moteur des pratiques pédagogiques émancipatrices. Aujourd’hui encore, des centaines d’enseignantes et d’enseignants s’inspirent de ces pratiques auprès de milliers d’élèves qui travaillent et vivent dans des classes coopératives.
Mais la figure de Célestin Freinet retient aussi notre attention pour une autre raison, elle est singulièrement en phase avec l’esprit de la collection « N’Autre École » qui entend « à partir de pratiques militantes, sociales et pédagogiques, explorer des pistes de réflexion et d’action pour celles et ceux qui veulent changer l’école et la société ».
Et comme il est ici question de « démarrer » en pédagogie Freinet, l’itinéraire [2] de ce dernier est des plus précieux.
Face à ce « mythe » de l’instituteur de campagne, invalide de guerre, incapable de faire classe du fait de son état de santé (son premier rapport d’inspection se conclut par ces mots : « Qu’il voie aussi si la profession lui convient ou non [3]. »), s’échappant de l’atmosphère confinée de sa classe avec ses élèves pour des visites en extérieur, il faut rappeler la dette de Freinet vis-à-vis du mouvement syndicaliste révolutionnaire de la CGT à laquelle il adhère en 1919, quelques semaines avant de prendre son poste : « Une éclaircie pratique et technique, écrit-il, dans le ciel désespérément scolastique : les instituteurs qui militaient dans la Fédération de l’enseignement essayaient alors, en avant-garde, de faire pénétrer un peu de vie dans leur enseignement. Des expériences de “classes-promenades” avaient été faites [4]. »
C’est bien dans ce bouillonnement syndical et ses efforts pour mettre en place une « pédagogie d’action directe [5] », que Freinet puise son inspiration. C’est dans ce même milieu militant qu’il trouve les premiers compagnons de l’École moderne, intitulé emprunté à un autre pédagogue célèbre, militant anarcho-syndicaliste espagnol, Francisco Ferrer. C’est à ces sources qu’il s’abreuve, à travers ses voyages auprès des maîtres-camarades libertaires d’Hambourg ou en URSS. L’engagement syndical de Freinet est incontournable [6], il est le revers de son engagement pédagogique et l’on ne trouvera, jusqu’à ses derniers jours, aucune opposition, aucune contradiction malgré les controverses avec la Fédération de l’enseignement, entre ces deux facettes de sa pratique.
Pour subvertir l’école, « fille et servante du capitalisme [7] », il ne se satisfait pas d’un syndicalisme étroit, de « confort ». Il en appelle à sa révolution, comme à la révolution de l’école et de la société : « Quand je me retrouvai seul dans ma classe […], sans soutien et sans l’appui moral des penseurs que j’admirais, je me sentis désespéré : aucune des théories lues et entendues ne pouvait être transposée dans mon école de village. […] Les syndicats eux-mêmes ne plaçaient pas les revendications pédagogiques au centre de leurs préoccupations. Nulle action de rénovation n’était jamais partie de la base [8]. »

L’engagement pédagogique de Freinet vise à faire advenir une autre société. Il place sur le même plan « l’illusion » et la « désillusion » pédagogique : « L’éducateur, écrit-il, est d’abord un homme socialement éduqué et actif, qui lutte dans les organisations sociales, syndicales et politiques, pour la préparation du terrain favorable au travail pédagogique subséquent [9]. » Comme d’autres avant et après lui, il envisage l’éducation comme une composante de la question sociale. Dès lors, toute tentative pour séparer – ou « hiérarchiser » – artificiellement les chemins de l’émancipation, est une impasse.
Comme le souligne Fabienne Bock, « c’est en militant syndical adhérent à la Fédération de l’enseignement qu’il manifeste sa préoccupation de transformer l’école sans attendre pour autant que la révolution ne vienne créer toutes les conditions nécessaires à sa transformation [10] ». Freinet rêve de constituer la Fédération en avant-garde pédagogique. Et dans les échanges qui l’opposent tout au long de l’année 1920-1921 à un certain « Brûleur de loups [11] », il oppose la « pédagogie syndicale », encore empreinte de propagande, à une pédagogie émancipatrice. Il se refuse à attendre la révolution pour libérer l’école, s’appuyant à la fois sur l’expérience libertaire des maîtres-camarades d’Hambourg « qui [attendent] la révolution en la préparant [12] ») et sur l’héritage du syndicalisme révolutionnaire : « Le jour où cette école sera définitivement débarrassée de l’emprise de l’État, toute exploitation (capitaliste ou communiste) sera impossible [13]. » La ligne de conduite qui le guidera tout au long de sa vie est déjà là : « Il ne suffit plus de développer, d’améliorer, de réformer l’enseignement, il faut le… révolutionner [14]. » Non pour « fabriquer des militants », écrit-il, mais pour agir en « éducateurs révolutionnaires ».

Ce qui rend ce parcours si précieux c’est qu’il ne se satisfait pas de mots ou de discours, mais propose un ensemble de pratiques, une « pédagogie » d’action qui vise à mettre en cohérence les gestes professionnels et l’action militante à travers des « outils » opérationnels ici et maintenant. Si le nom « Freinet » est resté accolé à cette recherche, cela ne doit pas nous faire oublier la dimension essentiellement collective de cette démarche, dans sa structuration (le mouvement de l’École moderne [15]) mais aussi dans son horizon qui n’entend pas limiter la pédagogie Freinet à un cercle étroit d’enseignants mais vise bien, au sein de l’École publique, à transformer l’institution. « La libération de l’école populaire viendra d’abord de l’action intelligente et vigoureuse des instituteurs populaires eux-mêmes [16]. »

Ce parcours, parfois occulté ou « arrangé » par ses continuateurs, reste exemplaire d’une démarche plaçant les pratiques éducatives au cœur d’un projet social qui les englobe et leur donne sens. Autant l’expérimentation pédagogique doit se garder de toute mise sous tutelle et de tout phagocytage, autant la résignation ou le repli sur le seul univers scolaire ne sauraient lui tenir lieu d’horizon.
Aujourd’hui, alors qu’on observe, de la part des pouvoirs économiques et politiques, la tentation d’instrumentaliser et de dévoyer certaines pratiques de « l’éducation nouvelle » (le travail en groupe, l’autonomie, etc. [17]), il est essentiel de renouer les liens entre le mouvement social et les pédagogies émancipatrices ; l’un comme l’autre en sortiraient renforcés.

 À découvriri aussi : un entretien avec Catherine Chabrun.

Entrer en pédagogie Freinet, Catherine Chabrun, Libertalia, 2015, 118 p., 10 €. En librairie (voir aussi sur le site)

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