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Questions de classe(s)

Enseigner contre le classisme

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En Amérique du Nord, le classisme, au même titre que le sexisme ou le racisme, constitue non seulement une inégalité sociale, mais également une discrimination contre laquelle la pédagogie doit se donner pour objectif de lutter.

La manière dont les sociologues américains structurent la société états-unienne est quelque peu différente de la France. En effet, les Américains tendent à se percevoir plus que d’autres pays comme une société sans classes ou du moins composée d’une grande classe moyenne. Néanmoins, les sociologues distinguent : la classe aisée, la classe moyenne, la classe ouvrière et la classe pauvre. En effet, les Etats-Unis ont un pourcentage de population pauvre qui est plus élevé qu’en France par exemple : les Etats-Unis est le pays de l’OCDE qui a le plus grand pourcentage de personnes pauvres. Parmi ces personnes, les afro-américains et les latinos sont sur-représentés, même si les “blancs” sont plus nombreux numériquement.

Le classisme désigne : “une discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une classe sociale, et spécialement pour des raisons économiques”. (Source Wikipedia). Paul Gorski est un des auteurs états-uniens les plus connus pour ces travaux sur le classisme à l’école. L’article ci-dessous constitue une bonne introduction à sa pensée.

Traduit de Gorski Paul, The Myth of the Culture of Poverty, Poverty and Learning April 2008 | Volume 65 | Number 7 , Pages 32-36.
Les mythes de la culture de la pauvreté

[…]

Les racines du concept de la culture de la pauvreté

Oscar Lewis a inventé le terme de « culture de la pauvreté » dans un livre publié en 1961, The Children of Sanchez. Lewis a fondé sa thèse sur des études ethnographiques dans des petites communautés mexicaines. Ses études mettent en valeur l’existence de 50 caractéristiques partagées par ces communautés : la violence, le manque de sens de l’histoire, un manque de planification de l’avenir… En dépit du fait que son étude ait été menée sur de très petites communautés, Lewis a extrapolé ses conclusions pour suggérer qu’il existerait une culture universelle de la pauvreté. Plus de 45 ans plus la tard, la prémisse de la culture de la pauvreté reste la même : les gens pauvres partagent une même culture.

Lewis a provoqué un débat sur la nature de la pauvreté qui continue encore aujourd’hui […] Les études actuelles soulèvent une série de questions et posent une série de conclusions sur la pauvreté. Mais elles sont toutes en accord sur un point : quelque chose telle que la culture de la pauvreté n’existe pas. Les différences de valeurs et de comportements des personnes pauvres sont aussi significatives que celles entre les pauvres et les riches.

En réalité, la notion de culture de la pauvreté est construite à partir d’une série de stéréotypes qui alors même qu’ils sont faux se sont imposés dans l’opinion générale.

Mythe : Les pauvres sont démotivés et n’accordent pas assez de valeur au travail.

La réalité : Les pauvres n’ont pas une éthique du travail inférieure ou moins de motivations que les gens les plus riches. Bien que les populations pauvres sont souvent stéréotypées comme paresseuses : 83 % des enfants issues de familles à faible revenus ont au moins un parent salarié ; près de 60 % ont au moins un parent qui travaille à temps plein et toute l’année (selon Centre national des enfants dans la pauvreté, 2004). En fait, la grave pénurie d’emplois à temps plein fait que les pauvres doivent cumuler deux, trois ou quatre emplois. Selon l’Economic Policy Institute (2002) les adultes pauvres travaillent plus d’heures chaque semaine que leurs homologues les plus riches.

Mythe : Les parents pauvres ne s’investissent pas dans les apprentissages de leurs enfants, en grande partie parce qu’ils ne valorisent pas l’éducation.

La réalité : Les parents à faible revenus ont les mêmes attitudes concernant l’éducation que les parents riches. Mais les parents à faible revenu sont moins susceptibles d’assister à des fonctions scolaires ou bénévoles dans les classes de leurs enfants – pas parce qu’ils se soucient moins de l’éducation – mais parce qu’ils ont moins accès à la participation à l’école que leurs pairs les plus riches. Ils sont plus susceptibles de cumuler plusieurs emplois, de travailler le soir, d’avoir un emploi sans congés payés, et d’être incapables de se payer des services de garde et de transport public. On pourrait dire avec plus de précision que les écoles qui ne parviennent pas à prendre en compte ces éléments ne favorisent pas l’implication des familles pauvres autant que celle des autres familles.

Mythe : Les pauvres sont linguistiquement déficients.

La réalité : Toutes les personnes, quelque soient les langues et variétés de langues qu’ils parlent, utilisent un continuum complet de registre de langage. De plus, les linguistes ont reconnus depuis des décennies que tous les argots sont très structurés avec des règles grammaticales complexes. On ne peut pas ainsi considérer que l’anglais des Appalaches ou des Noirs américains soit moins sophistiqué que ce que l’on appelle l’anglais standard.

Mythe : Les pauvres ont tendance à abuser de drogues et d’alcool.

La réalité : Les pauvres ne sont pas plus susceptibles que leurs homologues plus riches d’abuser d’alcool ou de drogues. Bien que les ventes de médicaments soient plus visibles dans les quartiers pauvres, l’usage des drogues est également répartis entre les pauvres, la classe moyenne et les communautés riches. […]

La culture du classisme

Le mythe d’une culture de la pauvreté, nous détourne d’une culture dangereuse qui elle existe : la culture du classisme. Cette culture continue de se répandre dans nos écoles aujourd’hui. Elle conduit les mieux intentionnés d’entre nous […] à avoir de plus faibles attentes avec les étudiants à faible revenus. Elle rend craintive les enseignants à l’égard des élèves les plus impuissants. Et pire que tout, elle détourne l’attention de ce que les gens dans la pauvreté ont en commun : l’accès inéquitable aux droits humains fondamentaux.

L’outil le plus significatif de la culture classiste est la théorie du déficit. En éducation, on parle souvent d’approche déficitariste lorsque l’on définit les élèves par leurs faiblesses plutôt que par leurs points forts. La théorie du déficit suggère que les pauvres sont pauvres en raison de leurs propres déficiences intellectuelles et morales. Les théoriciens du déficit utilisent deux stratégies pour propager leurs vision du monde : 1) en s’appuyant sur des stéréotypes bien établis 2) en ignorant les conditions systémiques comme l’accès inéquitable à une éducation de haute qualité, qui prend en charge le cycle de la pauvreté.

Les implications de la théorie du déficit vont bien au-delà des préjugés individuels. Si nous nous laissons convaincre que les résultats de la pauvreté ne proviennent pas d’injustices flagrantes (dont nous pourrions être complices), mais des insuffisances des pauvres, nous sommes beaucoup moins susceptibles de soutenir les politiques et programmes de lutte contre la pauvreté. En outre, si nous croyons à tort que les pauvres ne valorisent pas l’éducation, alors nous sommes en situation d’esquiver toute responsabilité de remédier aux inégalités d’éducation. Cette application de la théorie du déficit soutient l’idée de ce que Gans appelle le pauvre indigne, qui ne mérite pas tout simplement qu’on l’aide.

Si l’objectif de la théorie du déficit est de justifier un système qui privilégie économiquement les élèves favorisés au détriment de la classe ouvrière et des étudiants pauvres, alors elle semble fonctionner à merveille. […] Nous ignorons le fait que les pauvres souffrent de façon disproportionnée des effets de presque tous les grands maux de la société. Ils manquent d’accès aux soins de santé, d’emplois salariés stables, de logements sûrs et abordables, d’air pur et d’eau, et ainsi de suite. Ce qui sont des conditions qui limitent leur capacité à réaliser leur plein potentiel.

Peut-être que la plupart d’entre nous, en tant qu’éducateurs, se sentent impuissants à répondre à ces questions importantes. Mais la question est la suivante : sommes-nous prêts, pour le moins, à lutter contre le classisme dans nos propres écoles et salles de classe ?

Le classisme est courant et bien documenté. Par exemple, par rapport à leurs pairs les plus riches, les élèves pauvres sont plus susceptibles de fréquenter des écoles qui ont moins de financement, les salaires des enseignants sont plus faibles, ils ont moins d’ordinateurs et un accès plus limité à Internet, le nombre d’élève par classe est plus important, le ratio élèves-enseignants plus faible, le programme est moins rigoureux, les professeurs sont moins expérimentés. La Commission nationale sur l’enseignement et l’avenir de l’Amérique (2004) a constaté que les écoles à faible revenus sont plus susceptibles d’être infestés de cafards et de rats, d’avoir des toilettes sales ou qui ne fonctionnent pas, d’avoir des enseignants absents ou remplaçants, des enseignants non-diplômés, du matériel scolaire insuffisant ou dépassé, des installations d’apprentissage inadéquates ou inexistantes, comme les laboratoires de sciences.
[…]

Que pouvons nous faire ?

L’écart d’opportunité socio-économique peut être éliminé que lorsque nous arrêtons de vouloir amender les élèves pauvres et que nous commençons à aborder la manière dont nos écoles perpétuent le classisme. Cela inclut la destruction des inégalités énumérées ci-dessus, ainsi que l’abolition des pratiques telles quel le redécoupage ségrégationniste et la privatisation des écoles publiques. Nous devons exiger la meilleure éducation possible pour les étudiants, des supports d’apprentissage novateurs, de l’enseignement holistique. Mais d’abord, nous devons exiger des droits fondamentaux de l’homme pour toutes les personnes : un logement adéquat et des soins de santé, des emplois rémunérés correctement….

Bien évidement, nous ne pouvons pas dire aux élèves qui souffrent aujourd’hui que s’ils attendent la révolution de l’éducation, tout ira mieux. Alors que nous préparons des changements plus importants, nous devons :

-  Nous informer sur les classes sociales et la pauvreté
-  Rejeter la théorie du déficit et aider les étudiants et les collègues à déconstruire les préjugés erronés au sujet de la pauvreté
-  Rendre la participation à l’école accessible à toutes les familles
-  Inviter nos collègues dans nos classes pour nous dire si nous véhiculons du classisme.
-  Continuer à tendre la main aux familles de milieux populaires, même quand elles y semblent insensibles […]
-  Répondre lorsque des collègues stéréotypent des élèves pauvres ou des parents
-  Ne pas supposer que tous les élèves ont un accès équitable aux ressources d’apprentissage que sont les ordinateurs et Internet, et ne jamais attribuer des travaux nécessitant cet accès sans laisser le temps de les effectuer à l’école.
-  Veiller à ce que les supports d’apprentissage ne reproduisent pas des stéréotypes concernant les élèves pauvres.
-  Battez-vous pour éviter que les élèves pauvres ne soient pas envoyés dans l’éducation spécialisée ou dans des filières de relégation.
-  Produisez des enseignements adaptés aux élèves pauvres leurs permettant de mettre en valeur leur expérience et leur intelligence.
-  Enseigner les questions liées aux classes sociales, y compris les questions ayant trait au syndicalisme et aux injustices sociales.
-  Enseigner le travail de lutte contre la pauvreté de Martin Luther King, d’Helen Keller, des Black Panthers, de Cesar Chavez et d’autres icônes américaines et les raisons pour lesquelles ces dimensions de leur héritage ont été effacées de la conscience nationale.
-  Battez-vous pour que les repas scolaires offrent des menus sains.
-  Examinez les partenariats entreprise-écoles proposés et rejetez ceux qui supposent l’adoption de programmes d’études ou de pédagogies spécifiques.

Plus important encore, nous devons considérer la manière dont nos propres préjugés de classe affectent nos attentes vis-à-vis des élèves. Et nous devons nous demander si nous ne succombons pas à l’idéologie du déficit ? Est-ce que le déficit réside dans les pauvres et les personnes les plus marginalisées ? Ou le déficit ne réside-t-il pas dans le système éducatif lui-même […] ? Ou faut-il nous mentir à nous mêmes éducateurs qui tombent trop souvent dans la tentation de la solution rapide au lieu de nous interroger sur la manière dont nous nous conformons à la culture du classisme ?

Pour lire d’autres textes sur la pédagogie critique :
http://iresmo.jimdo.com/2016/

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