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Questions de classe(s)

Au nom du respect...

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Billet "Paroles d’élèves, pratiques de profs" paru dans le dossier "Extrême(s) droite(s) contre éducation" N’Autre école n° 5, janvier 2017.

« Madame, on prend une feuille simple ou une feuille double pour le contrôle ? » À question banale, réponse banale : « Une feuille double ou deux feuilles simples, ça n’a pas d’importance » Mais voilà, suivent des rires étouffés, des coups d’œil complices et moqueurs glissés vers les uns et les autres. Quelque chose m’échappe…

Devant mon air interrogateur, certains m’expliquent ce qui les amuse : « Ben en fait, Madame, vous avez dit “ça n’a pas d’importance”. C’est comme “Sana” ». Sana étant le prénom d’une des élèves de la classe, qui me sourit en me disant : « C’est pas grave, Madame, j’ai l’habitude. » La plaisanterie est douteuse, certes, même si fréquente chez les adolescents. Je décide cependant de prendre le temps de la réflexion avant de gérer cet incident car il me paraissait assez symptomatique d’un ensemble d’élèves ayant des difficultés à vivre ensemble.

Dès le mois de septembre, j’avais effectivement senti une ambiance particulière dans cette classe : moqueries incessantes, tension, agressivité, fermeture vis-à-vis les enseignants certes, mais surtout, plus étonnant, entre élèves. S’il est vrai que, dans n’importe quelle classe, les élèves forment souvent 3-4 groupes (issus des mêmes écoles primaires, ayant les mêmes centres d’intérêt…), dans cette 4e, de véri­tables clans étaient visibles et, constat déroutant, présentaient des caractéristiques scolaires, culturelles ou sociales très marquées (enfants réussissant ou ayant des difficultés, jeunes issus des quartiers ou des villages voisins ; ou encore issus de l’immigration ou non). Ces distinctions n’étaient sans doute pas volontaires, pensées, il n’empêche qu’elles étaient bien réelles. Et ces groupes passaient 5 à 6 heures par jour côte à côte, sans commu­ni­quer, sans rien partager de leur quotidien, se regardant avec indifférence, voire avec un mépris que je n’avais vu dans aucune classe auparavant.

Mépris de classe ?

Il y a plus : nous sommes fin 2014. Quelques mois auparavant, ont eu lieu les élections qui ont donné gagnant le Front national dans la ville où je travaille. Sachant que l’une des pratiques de ce parti consiste à diviser, à exhiber les différences, en particulier culturelles, comme autant de sources de danger, à présenter l’Autre, l’Étranger comme une menace, il m’était impossible de rester indifférente à ces relations délétères entre les élèves. Pour autant, il m’était également impossible de m’inscrire dans une simple démarche institutionnelle et impersonnelle qui aurait consisté à faire la morale à mes élèves, à leur rappeler – imposer – les principes du vivre ensemble (ou du règlement intérieur). Rappeler, dire des valeurs, n’est pas les faire comprendre et les faire vivre.

Je suis donc tout simplement repartie de cet incident sur le prénom de Sana et j’ai proposé à mes élèves un travail sur leur propre prénom : ils devaient effectuer des recherches sur l’origine de leur prénom (histoire, significations selon les langues, origines culturelles…) en s’aidant d’internet, en faisant des recherches à la biblio­thèque mais aussi en questionnant leurs parents sur le choix de leur prénom.

Questionner son identité

Une fois ces recherches faites, plusieurs élèves volontaires ont présenté leurs découvertes devant le groupe. Cette heure assez informelle a été riche en échanges de la part d’élèves soudainement devenus curieux les uns des autres : les élèves se sont mis naturellement dans une posture d’écoute et de questionnements, certains étaient étonnés de ce qu’ils découvraient sur le prénom de leurs camarades (et souvent sur une tradition culturelle ou fami­liale différente), d’autres notaient sur leur cahier des idées de prénoms ou des adresses de sites pour se renseigner davan­tage. Pour la plupart, les élèves ont pris plaisir à se présenter les uns aux autres de cette manière assez inhabituelle et les moqueries dont ils étaient coutumiers n’ont pas ressurgi.

Pour terminer, chacun a mis en forme ses recherches sur une feuille blanche, de manière à mettre en valeur son prénom et les découvertes qui l’avaient marqué. Feutres, crayons, ciseaux, illustrations, déco­rations, recherches complémentaires sur l’ordinateur de la salle…, tous les élèves se sont prêtés au jeu et nous avons fini la séance par une « exposition » des travaux sur les tables de la salle entre lesquelles les élèves circulaient pour admirer et commenter les affiches de leurs camarades. Plus tard encore, à la demande des élèves, ces mêmes affiches ont été présentées lors des portes ouvertes du collège, durant lesquelles j’ai eu le plaisir de voir plusieurs d’entre eux venir accompagnés d’amis ou de proches auxquels ils montraient avec fierté leur travail.

À la suite de ces échanges, l’ambiance dans la classe s’est apaisée et les plaisanteries douteuses sur les prénoms, les accents ou l’origine sociale ont cessé.

Toujours en vigilance

Pour autant, rien n’était évidemment ­acquis, car c’est un travail qui se fait sur le long terme et qui demande de s’adapter et de rester ouvert et bienveillant face à l’attitude parfois dérangeante ou provocatrice des élèves. Les attentats de janvier 2015 me l’ont rappelé : la classe dont il est ici question a été l’une des seules à refuser catégoriquement, et même avec hostilité, d’évoquer les événements. Et pourtant, par petits groupes, ils sont venus en discuter à la fin de l’heure, chacun atten­dant son tour et restant à distance des autres. C’est bien le signe que la méfiance vis-à-vis de l’Autre ressurgit bien vite, surtout dans ces circonstances.

Que les extrêmes cherchent à diviser, opposer, créer de la peur à partir des différences culturelles, c’est donc un fait, mais c’est aussi le rôle de l’école que de (re)créer du lien, de rendre vivant, concret le si éculé « vivre ensemble », de faire de ces différences des sources de curiosité et d’enrichissement pour chacun. ■

Par Jacqueline Triguel, enseignante en collège à Mantes-la-Ville (1ère commune FN d’Ile-de-France)

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