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Questions de classe(s)

Appel à subvertir l’ordre scolaire

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Aux enseignants, agents reproducteurs des inégalités sociales

Il serait temps que les enseignants conscients des inégalités sociales et désirant lutter contre celles-ci cessent d’être des agents d’État de la reproduction des inégalités sociales

Constats

La France est le pays de l’OCDE qui reproduit le plus les inégalités sociales à l’école : elle arrive en 34e position.

Les « miraculés scolaires » (Bourdieu) sont le plus souvent des filles en particulier issues de l’immigration. Elles doivent de s’en sortir à leur capacité reproduire les codes, à l’insu des enseignants eux-mêmes, qui permettent la réussite scolaire. Il s’agit là de stratégies d’observation que leur situation de dominées dans l’espace domestique les ont préparé à développer. D’une certaine manière, les élèves de milieux populaires, qui ne sont pas en échec dans le système scolaire, sont un peu comme des esclaves qui apprennent à lire et à écrire, discrètement, en observant leurs maîtres.

Avec la masterisation, l’origine sociale des enseignants plus élevé les éloignent encore plus des classes populaires. Cela les conduit d’autant plus à s’appuyer de manière implicite sur les compétences développées par les élèves dans les familles les plus conniventes avec l’école. Leur rôle se réduit alors à enregistrer le niveau de maîtrise de la culture lettrée que les familles ont su transmettre à leurs enfants. Néanmoins, tous les enseignants ne se satisfont pas de cette situation, de n’être que des agents de validation des inégalités sociales.

Le système d’enseignement public permet à l’enseignant conscient d’être en contact avec les élèves des milieux sociaux populaires. C’est cette opportunité qui doit être utilisée pour lutter contre la reproduction des inégalités sociales.

Mais pour cela, encore faut-il que l’enseignant soit préoccupé par cette cause et non pas avant tout de la réussite de ses propres enfants par des habiles stratégies de dérogation à la carte scolaire. On sait bien que les enseignant-e-s sont prompt-e-s à réclamer le redoublement pour les enfants des milieux populaires alors que les leurs ne redoublent guère.

Il faut en outre pour cela que les enseignants se départissent de leurs idéologie et de leurs valeurs de classes moyennes supérieures centrées sur la bienveillance et le bien-être des élèves. Le problème des élèves des milieux populaires n’est pas avant tout le mal-être scolaire lié à la pression pour intégrer les meilleures classes préparatoires, mais l’échec scolaire et les orientations contraintes dans des filières de relégation.

Lutter contre la reproduction des inégalités sociales.

Il est illusoire de penser que l’on va lutter dans le cadre de la forme scolaire en mettant en pratique une pédagogie alternative. La stratégie doit être autre. Il s’agit de subvertir la reproduction des inégalités dans la forme scolaire par des tactiques pédagogiques qui se situent dans les interstices de la forme scolaire.

Il appartient aux enseignants de développer cette micro-guerilla scolaire en élaborant un répertoire de tactiques qui peuvent être les suivantes :

- Déconstruire les stéréotypes de genre :

Le premier vecteur de l’intériorisation des rapports sociaux de domination s’effectue par les normes de genre. C’est pourquoi il s’agit sans doute en premier lieu de mettre en œuvre des tactiques de lutte contre cette reproduction.

Souvent les programmes de déconstruction des normes de genre se concentrent sur tout sauf la personne même de l’enseignant-e. Or peut-être qu’en tant qu’enseignant-e il est nécessaire de se demander dans quelle mesure dans notre personne même (vêtements, coiffures, hexis corporelle…) nous ne véhiculons pas également des stéréotypes de genre ?

Par conséquent, la déconstruction des normes de genre peut passer en premier lieu par l’attitude elle-même de l’enseignant-e qui peut se situer dans son attitude de genre par-delà le féminin et le masculin. L’enseignant peut donner à voir dans sa personne elle-même l’exemple d’une existence marquant une certaine indifférence aux normes de genre.

- « Vendre la mèche » :

« Vendre la mèche » (Bourdieu) consiste à expliciter les stratégies par lesquelles les dominants assurent leur domination. Dans une société de l’écrit, la maîtrise de la culture lettrée est une arme par laquelle les dominants exercent leur domination. Donner aux élèves des milieux populaires la maîtrise de cette culture, c’est leur donner des armes pour lutter à égalité contre leur situation de subalterne.

Sauf pour ceux dont l’environnement familial est connivent avec la culture scolaire et donc la culture lettrée, les codes de cette culture doivent être enseignés explicitement. Cela suppose que les enseignants effectuent un modelage (haut-parleur sur sa pensée) qui explicite l’activité cognitive invisible et permet un apprentissage vicariant des stratégies expertes.

Quels sont néanmoins les obstacles à un tel enseignement explicite ?

Les obstacles tiennent au fait que les enseignants sont socialement connivents avec ce système et n’ont donc pas une connaissance consciente des stratégies d’apprentissage qui permettent d’apprendre explicitement.

Cela tient au fait en outre qu’ils ont pu réussir à l’école en adoptant des stratégies scolaires qui étaient celles uniquement de bons élèves préoccupés par les notes, mais sans avoir développés des stratégies d’apprentissage véritablement expertes. Ils ont pu développer des apprentissages superficiels qui conduisent à oublier aussi rapidement ce que l’on a appris pour réussir l’examen.

« Vendre la mèche » requiert donc une formation qui s’effectue en particulier par l’étude des travaux de psychologie cognitive sur les stratégies d’apprentissage expertes.

- Diffuser des savoirs critiques :

Les savoirs critiques sont ceux qui expliquent la structure de la reproduction des rapports d’inégalités sociales : classisme, sexismes, racismes, validisme… La diffusion de ces contenus critique se heurtent à plusieurs obstacles. Quels sont-ils ?

- La vision enchantée de l’enfance que se font les enseignants qui refusent de parler de ces sujets avec les élèves.

- L’idéologie de l’école républicaine, qui met en avant des valeurs communes, croit parvenir ainsi à masquer aux élèves l’existence des inégalités sociales de classe. Aujourd’hui, le discours sur la laïcité et les religions joue largement cette fonction d’invisibilisation de la question sociale.

- Les enseignants ne maîtrisent pas ces savoirs critiques en sciences sociales et ne voient pas l’intérêt de les acquérir. De fait, les enseignements qui pourraient permettre de construire une conscience critique du monde contemporain se réduisent à des contenus aseptisés.

- Construire un rapport critique et émancipé aux savoirs :

L’enseignant doit favoriser chez ses élèves un rapport critique aux savoirs. Cela peut passer par une attitude socratique qui consiste à les interroger sur leurs propres évidences. Cela peut être de les encourager à demander - et rendre - raison de ce qu’ils apprennent. C’est les encourager à avoir le courage de prendre la parole devant le groupe classe pour défendre leurs idées.

Quels sont les obstacles à un rapport critique aux savoirs ?

C’est tout d’abord le manque de rapport critique que les enseignants entretiennent eux-mêmes aux savoirs. Un rapport critique n’est pas un relativisme, c’est une capacité à problématiser les savoirs et à faire preuve de discernement.

Beaucoup n’ont pas développé eux-mêmes durant leurs études un rapport émancipé aux savoirs : être capable de formuler des questions à un enseignant, de formuler des objections, de produire de nouvelles idées à partir de ce qu’à dit l’enseignant et de les confronter au jugement du groupe classe et de l’enseignant…

Beaucoup d’enseignants ont eux-mêmes passé leur scolarité à réussir aux examens en se demandant seulement ce qu’il fallait restituer et ce que l’enseignant attendait.

Nombre d’enseignants s’abritent derrière le manque de temps par peur d’affronter la parole des élèves : leurs questions et leurs objections. L’après janvier 2014 l’a bien montré lorsque nombre d’enseignants ont avoué qu’ils n’étaient pas en capacité de discuter de la liberté d’expression et de répondre à des objections sur Dieudonné.

Enfin, l’enseignant peut se heurter à la difficulté de posséder le savoir-faire pour organiser une discussion critique avec ses élèves où ils les laissent s’exprimer et leur apporte des ressources également pour prolonger leurs réflexions limitées souvent par un manque de connaissances et de capacité à construire des distinctions.

- Aller au-delà de la forme scolaire :

Le discours de l’enseignant peut se projeter au-delà de la forme scolaire.

Un discours enseignant qui se projette au-delà de la forme scolaire met en lumière comment l’apprenant autonome est celui qui est capable de développer des buts d’apprentissage personnels. C’est celui qui va au-delà du cours pour l’approfondir par des recherches personnelles, en particulier des lectures. Ces lectures personnelles sont essentielles pour que les élèves issus de milieux populaires compensent la pédagogisation du temps de loisir qu’effectuent les familles de milieux supérieurs.

Mais là encore, un certain nombre d’enseignants n’encourage pas un tel rapport au savoir parce qu’eux même n’en ont pas eu besoin pour réussir dans la mesure où leur milieu familial effectuait à leur place ce travail de pédagogisation du temps de loisir.

Un discours qui va au-delà de la forme scolaire est un discours qui laisse entrevoir qu’il existe un autre rapport au monde que le rapport verbal de l’univers scolastique. Il donne à voir l’existence de luttes sociales et la possibilité lorsque l’on est dominé de pouvoir s’inscrire dans des luttes collectives pour l’émancipation.

Néanmoins, cette perspective n’est pas présente dans le discours de nombre d’enseignants parce qu’ils seraient bien en peine de prôner ce qu’ils ne font pas eux-mêmes à savoir s’engager dans des collectifs de lutte et des conflits sociaux contre les inégalités sociales.

Conclusion :

Pour l’enseignant-e conscient-e, l’école n’est pas là pour fournir un emploi aux élèves : elle n’en a pas de toute façon les moyens. Elle peut être utilisée comme une occasion de leur fournir des armes qu’ils puissent utiliser pour leur émancipation contre les rapports de domination. Subvertir l’ordre scolaire, c’est mettre à profit cette occasion pour enrayer la machine à reproduire l’inégalité sociale.

5 Messages

  • « Très peu de temps après mon arrivée chez M. et Mme Auld, cette dernière entreprit très aimablement de m’enseigner l’alphabet. Après quoi, elle m’apprit à épeler des mots de trois ou quatre lettres. J’en étais là de mes progrès lorsque M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit sur le champ à Mme Auld de m’instruire davantage en affirmant notamment qu’il était illégal et dangereux d’apprendre à lire à un esclave. Il ajouta ces mots que je cite : « Donnez-en long comme le doigt à un nègre, il en voudra long comme le bras. La seule chose qu’un nègre doit savoir c’est obéir à son maître – faire ce qu’on lui dit de faire. L’instruction gâterait le meilleur nègre du monde. Si vous apprenez à lire à ce nègre (il parlait de moi), il ne sera pas possible de le garder. Cela le rendrait pour toujours inapte à l’esclavage." (Frederik Douglass)

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  • Appel à subvertir l’ordre scolaire 7 mai 2016 11:14, par Bachelier

    La phrase "Cela suppose que les enseignants effectuent un modelage (haut-parleur sur sa pensée) qui explicite l’activité cognitive invisible et permet un apprentissage vicariant des stratégies expertes." dans un texte sur les "agents reproducteurs des inégalités sociales" en illustre fort bien la problématique - ou bien était-ce de l’auto-parodie ? Possibilité d’ "expliciter l’activité cognitive" peu visible
    un peu plus clairement ?

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  • Appel à subvertir l’ordre scolaire 13 mai 2016 07:14, par Irène Pereira

    Le modelage est une notion technique. L’apprentissage, dans les arts martiaux par exemple, repose sur ce principes : on démontre les techniques qui sont enseignées.

    Cela signifie qu’il faut avoir des connaissances en psychologie cognitive et savoir ce que signifie l’apprentissage vicariant et comment il s’effectue.

    Cela signifie également qu’il faut savoir que les travaux scientifiques actuels ne valident pas l’existence de profils d’apprentissage différents. Ce sont des mythes éducatifs.

    Cela signifie enfin qu’il faut connaître les stratégies expertes.

    Mais après on peut effectivement, si on veut prôner, une école des enseignants incompétents et espérer que les élèves apprennent tous seuls. Mais l’existence des illettrés atteste qu’il ne suffit pas d’être immergé dans une société de l’écrit pour apprendre naturellement à lire et à écrire. Il faut peut être sortir d’une naiveté pseudo-libertaire qui ne faut que nourrir la reproduction des inégalités sociales.

    Je renvois pour cela aux travaux d’Alain Lieury ou encore d’Alan Bandura...

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  • Appel à subvertir l’ordre scolaire 13 mai 2016 18:16, par Bernard Collot

    Ma chère Irène ton exemple des illettrés est un très mauvais exemple ;-) En dehors des émigrés dont la langue maternelle n’est pas le français, ces illettrés ont tous été à l’école... très sérieuse et "compétente", pour l’immense majorité.

    Quant aux "pseudo-libertaires" (je pense en faire partie !), il serait peut-être temps que le monde enseignant "compétent" se penche et s’interroge sur ce qui se passe dans cet autre monde, comment cela se passe, pourquoi cela se passe.

    Et enfin, en fait de mythes éducatifs et des "travaux scientifiques" qui ne "valideraient pas "l’existence de profils d’apprentissage différents", il n’y a que ceux de Dehaene (très lié à SOS éducation) qui sont contredits par beaucoup d’autres. Les mythes (ou les mites !) ne sont pas toujours là où on les voit.

    Autrement dit, en matière d’apprentissage, surtout "technique", les affirmations quelles qu’elles soient sont à prendre avec quelque prudence ;-) comme les apports scientifiques qui peuvent éclairer a posteriori ce que l’empirisme a fait avancer (ex Freinet ou l’agriculture bio) mais qui chaque fois qu’ils ont commandés les pratiques ont conduit à la catastrophe.

    Le vivant a ses propres lois, pas celles qu’on lui impose.

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  • Appel à subvertir l’ordre scolaire 27 mai 2016 15:55, par Irène Pereira

    Merci Bernard pour tes remarques,

    cela me permet de préciser certains points :

    a) Les profils d’apprentissage : il n’y a pas que Dehaene (en outre son approche fait l’objet de discussions de la part d’autres neuroscientifiques). Je pense également au travail d’Alain Lieury. Par exemple, les travaux de La Garanderie ou de Gardner ne sont pas suffisamment étayés scientifiquement.

    Mais en dehors de cela, on peut faire une comparaison. Il y a plusieurs manières de donner un coup de pied : on ne procède pas de manière identique en Boxe française ou en Boxe thai. Mais s’il existe plusieurs techniques expertes, il existe également plusieurs manières de donner des coups de pied inefficaces.

    Dans la vie, il vaut certainement mieux être prêt à affronter la lutte des classes avec des savoirs efficaces.

    b) Les illettrés : effectivement l’école classique en fabrique à foison.

    La question sociologique est : peut on apprendre spontanément à lire et à écrire ?
    Il semble que l’apprentissage informel peut fonctionner dans une famille où les compétences scripturales sont maîtrisées.
    Les travaux sociologiques semblent laisser entendre que les méthodes informelles désavantagent les élèves de milieux populaires dont les familles possèdent moins de connivence avec la culture intellectuelle lettrée.

    Concernant les pédagogies alternatives, il faut à mon avis distinguer plusieurs contextes. J’en distinguerai au moins deux :

    a) Le premier c’est le cas d’une école alternative. C’est le cas de l’école du troisième type : "Une école sans horaires, sans leçons, sans cahiers, sans programme, sans évaluation, ouverte en permanence aux parents, à d’autres adultes pendant et hors du temps scolaire, y compris pendant les vacances.".
    Dans ce cas, les enseignants peuvent aller en toute cohérence au bout de leur démarche. Cela leur permet de bien faire ce qu’ils ont comme projet éducatif.

    b) Le deuxième cas concerne, la situation d’enseignants conscients qui sont relativement isolés dans un établissement où domine la forme scolaire classique.
    Dans ce cas, il me semble qu’une voie peut consister non pas à produire une pédagogie alternative (si on n’en a pas la force ou les moyens), mais à essayer de saboter l’ordre scolaire en développant un répertoire de tactiques de résistance que l’on peut mettre en place dans les interstices de la forme scolaire.
    C’est un projet bien plus modeste, mais tourner vers la préparation des élèves de milieux populaires à la lutte des classes...

    c) Cela d’autant plus que chez un certain nombre de militants pédagogiques, les pédagogies alternatives sont pensées indépendamment des rapports sociaux de classes et de l’idéologie néolibérale.

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