samedi, 18 novembre 2017|

15 visiteurs en ce moment

 
Questions de classe(s)

Aborder les thématiques de l’immigration portugaise à l’école

Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF   2 commentaire(s)

(Document à destination des enseignants)

Irène Pereira
ESPE de Creteil

Introduction :

La question de l’histoire de l’empire colonial portugais, de l’immigration portugaise en France et de sa sociologie actuelle est souvent méconnue. Le texte ci-dessous se propose de mettre en valeur certaines problématiques concernant l’immigration portugaise :
- Le Portugal comme pays de la semi-périphérie et la constante du phénomène de l’émigration portugaise : le Portugal est un pays dont le statut économique le situe entre les pays du centre et les pays de la périphérie ce qui explique la place qu’y occupe structurellement l’émigration.
- La trajectoire scolaire et sociale des descendants de l’immigration portugaise : il s’agit de montrer les continuités entre orientation scolaire et concentration dans certains secteurs du marché du travail dans l’immigration portugaise en France. Les élèves d’origine portugaise s’orientent fortement vers les filières professionnelles. Ils demeurent très concentrés dans le secteur du bâtiment et des services à la personne. On peut parler alors d’une ethnicisation de l’insertion professionnelle
- La question de l’intégration et du multiculturalisme : il s’agit de montrer comment les portugais immigrés en France continuent de garder des liens communautaires très forts avec leur culture et pays d’origine, sans que cela n’empêche de les percevoir comme bien intégrés.
- L’empire colonial portugais et le monde lusophone : travailler sur l’empire colonial portugais et le monde lusophone permet d’aborder comment les catégories raciales se sont construites et continuent de fonctionner encore actuellement. Sur ce point, l’histoire coloniale portugaise à eu recours à d’autres catégories qui celles qui étaient en application dans l’Empire Britannique.
- L’immigration portugaise et la question de l’extrême droite : après avoir rappelé des repères sur la dictature de Salazar, on s’intéresse ci-dessous à la manière dont l’État postcolonial français continue à construire une opposition entre des bons et des mauvais immigrés favorisant une division entre descendants d’immigrés.

I- Le Portugal : l’émigration d’un pays de la semi-périphérie

Il est tout d’abord important d’avoir en tête que le Portugal est structurellement un pays d’émigration. Le Portugal peut-être défini selon le sociologue Boaventura de Sousa Santos comme un pays de la semi-périphérie. Il s’agit d’un pays qui par ses indicateurs économique n’appartient ni aux centres économiques, ni à la périphérie du système monde
(http://www.boaventuradesousasantos.pt/media/pdfs/Estado_e_sociedade_Analise_Social.PDF )

Nous effectuerons tout d’abord quelques rappels sur l’histoire de l’immigration portugais en France, puis nous documenterons la question de la nouvelle vague d’immigration portugaise depuis la crise de 2008.

1- L’immigration portugaise en France en quelques dates et chiffres

1916 : « L’entrée en guerre du Portugal en 1916, aux côtés de la France et de la Grande Bretagne, entraîna un changement radical, puisque le gouvernement portugais envoya en France un corps expéditionnaire (dans les tranchées du Pas de Calais) et 20 000 travailleurs recrutés dans le cadre d’un accord de main d’œuvre. » (Marie Christine Volovitch-Tavarès - http://barthes.ens.fr/clio/revues/AHI/articles/volumes/volovitch.html )

A partir des années 1960 : « En 1961, les départs vers la France dépassent la barre des 10 000 par an et tout au long des années 1960, le volume des départs augmente. En 1969, ce sont 110 614 Portugais qui entrent en France ». (Victor Pereira. http://www.histoire-immigration.fr/dossiers-thematiques/caracteristiques-migratoires-selon-les-pays-d-origine/l-immigration-portugaise )

Jusqu’en 1999, les portugais restent la nationalité immigrée la plus nombreuse en France.

Les portugais constituent actuellement la troisième nationalité immigrée en France (avec près de 11 % d’immigrés d’origine portugaise parmi les immigrés en France).

Les immigrés portugais sont en particulier très concentrés dans l’Ile de France. Le département du Val de Marne (94) constitue le département qui accueille le plus de personnes d’origine portugaise.

 Quelques vidéos illustrant l’histoire de l’immigration portugaise en France :
1914-1918 : La participation du Portugal à la Première Guerre mondiale en France-
https://www.youtube.com/watch?v=8L3Gy_shRkM 
1969 : Le bidonville de Franc Moisin - le traitement des portugais dans les années 60/70
https://www.youtube.com/watch?v=mRKEYewruH0 
1974 : La révolution des œillets : la fin de 41 ans de dictature. 
https://www.youtube.com/watch?v=7cTqekwHSxE 
1979 : Cours de portugais dans la cité de transit de Stein - 
https://www.youtube.com/watch?v=HAZgv7JaXEM 
1989 : L’immigration clandestine dans une période de récession économique
https://www.youtube.com/watch?v=leBPY4AzqAg 
2007 : Le Portugal devient un pays non plus d’émigration, mais d’immigration à partir des années 2000 https://www.youtube.com/watch?v=_RAF1XTTbOs 
2008 : Cours communautaire de portugais en France - 
https://www.youtube.com/watch?v=lu0XPS3nlNI  
2011 : Les portugais recommencent à émigrer massivement après la crise de 2008...
-  https://www.youtube.com/watch?v=y09jUqoBjUc

2- La nouvelle vague d’immigration portugaise en France et la division socio-ethnique du travail

Le sociologue Albano Cordeiro a écrit des portugais qu’ils étaient bien plus une communauté invisibilisée qu’une communauté intégrée en France (1). Si par non-intégré, on désigne un groupe migratoire qui se distingue sociologiquement de la population nationale de référence, les immigrés portugais en France et leurs descendants continuent à présenter ce profil.
 
a) Des trajectoires scolaires différentiées.
 
Plusieurs études sociologiques, comme l’étude TeO (2) ou encore le rapport du CNESCO (2016) sur les trajectoires scolaires en fonction de l’origine migratoire (3) continuent de souligner le décalage qu’il existe entre la trajectoire scolaire des garçons issus de l’immigration portugaise et celle de la population de référence d’origine française : « les garçons, les descendants d’immigrés (d’Afrique sahélienne, du Portugal, du Maroc et de Turquie notamment) sont plus souvent orientés que les Français d’origine dans les filières professionnelles » (CNESCO, 2016). « Les tendances de certaines origines à privilégier les diplômes professionnels, comme les pays d’Afrique sahélienne, la Turquie (les garçons) ou le Portugal, bien que la tendance soit moins nette pour ces deux dernières » persistent (CNESCO, 2016) .
 Cette différence de trajectoire est généralement mise en lien avec les aspirations des familles portugaises : « on constate des aspirations plus fortes pour les diplômes professionnels chez les familles portugaises (44 % contre 34 % pour les familles maghrébines) » (CNESCO, 2016).

 Cette situation a été attribuée par les sociologues français au "modèle traditionnelle de reproduction ouvrière" (Baudelot et Establet) (4). Cette analyse omet néanmoins de prendre en compte l’histoire spécifique de la société portugaise et de son système d’enseignement marqué durablement par la dictature salazariste (5).
 
b) Le devenir social des descendants de l’immigration portugaise en France
 
Dans un rapport de 2015, France Stratégie souligne les particularités qui distinguent la population d’origine portugaise de la population de référence française tant sur le plan de l’emploi que de la participation à la vie publique.
 Le rapport rappelle que les jeunes descendants d’immigrés n’occupent pas les mêmes métiers que les jeunes sans ascendance migratoire : « Tandis que les jeunes descendants d’immigrés du Maghreb exercent davantage les métiers du social, du transport, ou encore de l’hôtellerie-restauration pour les jeunes femmes, les jeunes hommes descendants d’immigrés d’Europe du Sud investissent nettement les métiers du bâtiment ou de l’électricité-électronique, suivant la spécialisation de leurs pères et bénéficiant ainsi de leurs réseaux de relations sociales. Cette orientation professionnelle concourt à leur meilleure insertion dans l’emploi » (France Stratégie, 2015).

 De ce fait, le rapport semble lié le plus faible taux de chômage des garçons descendants d’immigrés portugais par rapport à la population de référence française à leur stratégie de faire des études professionnelles courtes et de s’insérer dans les filières professionnelles où se trouvent déjà leur père*.
 De plus ce rapport précise : « Après contrôle d’une série de variables socioéconomiques, on constate que les descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Asie du Sud-Est, de Turquie et du Portugal ont une probabilité plus faible d’adhérer à une association ». (France Stratégie, 2015)
 La plus faible participation des immigrés portugais en France à la vie publique avait déjà été soulignée par Albano Cordeiro dans les années 2000 (5). Dans les années 60/70, la rumeur court dans les bidonvilles que des agents de la PIDE (police politique de Salazar) sont infiltrés dans les bidonvilles où résident les portugais tendant ainsi à limiter la participation des immigrés portugais au militantisme.
 Ce qui d’une autre manière qui peut apparaître paradoxale n’empêche pas les portugais en France d’être très actifs dans des associations communautaires : cours de langue portugaise, de danse folklorique, processions de Notre Dame de Fatima, matchs de football, fête avec repas et musique portugaise.... 
 Il existe comme l’avait déjà souligné Albano Cordeiro (1) une dimension communautaire au sein de l’immigration portugaise entretenu par son réseau associatif. Issu des années 1970, la culture qui l’oriente "Foot, fatima, folkore" reste marquée par la trinité salazariste. 
 
c) Une nouvelle vague migratoire
 
Depuis la crise de 2008, le Portugal connaît une nouvelle vague de immigration touchant à la fois les jeunes diplômés et les jeunes peu qualifiés. Les destinations privilégiées sont les pays de langue portugaise surtout pour les plus diplômés. Mais, une immigration en particulier peu qualifiée s’est constituée vers de pays tels que la Grande Bretagne, l’Allemagne, la Belgique ou la France.
 Plusieurs articles de presse dans les grands quotidiens français se sont faits l’écho depuis de cette nouvelle vague d’immigration portugaise en France (6).
 Néanmoins, la sociologie Irène Dos Santos souligne le caractère ambiguë du discours sur l’immigration à l’intérieur du Portugal qui reflète son statut de pays de la semi-périphérie. Les médias portugais insistent sur l’immigration qualifiée vers les pays des anciennes colonies portugaises. Mais en même temps est passé sous silence le fait qu’en réalité, l’émigration est sans doute une constante structurelle de ce pays comme « « soupape de sûreté » pour atténuer les tensions sociales » (7).
 L’INSEE dans une note de 2014 met en avant la montée des immigrants d’origine européenne en France provenant en particulier du sud de l’Europe à la suite de la crise économique de 2008. Parmi les 40 % de la part que constitue cette immigration, le groupe qui arrive en tête sont les portugais avec 8 % de l’effectif, dépassant le nombre d’algériens (7%) et de marocains (7%) qui étaient devenus auparavant les groupes nationaux les plus nombreux à émigrer en France.
 L’INSEE souligne en outre que la population immigrée est de plus en plus diplômée (63 % sont titulaires d’un baccalauréat) à l’exception de l’immigration portugaise : « Parmi les pays contribuant le plus à l’immigration, les moins diplômés sont les ressortissants du Portugal et de la Turquie (respectivement 56 % et 57 %) ». 56 % de portugais n’ont aucun diplômes contre 35 % en moyenne des algériens et des marocains. Seul entre 13 et 14 % d’émigrés portugais ont un diplôme équivalent au baccalauréat ou supérieur : le plus faible taux de l’immigration en France.
 L’insertion professionnelle des immigrants portugais non-qualifiés est favorisées par le fait que depuis 10 ans le besoin en emploi non-qualifiés en France a augmenté. Or dans le même temps, la France s’est donnée comme objectif d’amener 50% d’une classe d’âge en licence.
 De son côté, le Portugal a une des populations de l’OCDE avec le niveau de qualification le plus bas. Cela s’explique d’une part parce qu’au sortir de la dictature le Portugal avait le plus haut taux d’analphabétisme d’Europe, mais également parce qu’il a maintenu durablement un système élitiste et jugé peu performant. Dans un rapport de Février 2017, l’OCDE enjoint le Portugal a augmenter le niveau de qualification de sa population et à renforcer la formation professionnelle**.

Conclusion : La constante de l’invisibilisation de l’immigration portugaise en France
 
Dans la division socio-ethnique du travail au sein de l’espace européen, l’immigration portugaise occupe une place spécifique. Plusieurs pays, comme la Suisse ou le Luxembourg, privilégient cette immigration réputée facilement assimilable. De son côté, l’État portugais voit dans l’émigration une soupape de sûreté sociale.
 Population européenne, de religion catholique, peu revendicative dans l’espace public et laborieuse (caractérisé par son très fort taux d’activité professionnelle des femmes), avec peu d’aspiration à la mobilité sociale par les études, l’immigration portugaise semble être une candidate idéale pour jouer le rôle de prolétariat ouvrier du Nord-Ouest de l’Europe.
 Pourtant l’immigration portugaise en France illustre la différence entre assimilation et intégration. Réputée assimilable, elle constitue néanmoins un groupe qui reste principalement intégré à la société française qu’au titre de classe ouvrière et d’employée de service***. Elle continue à y développer depuis les années 1970 une subculture immigrée, religieuse et ouvrière au sein d’un réseau communautaire associatif favorisant la reproduction d’une endogamie sociale. 
 La nouvelle vague d’immigration portugaise dans l’Europe du Nord-Ouest depuis 2008 ne fait pas exception. Elle amène en France une nouvelle vague de portugais très peu qualifiés. Lorsque l’on sait que la structure socio-économique des familles constitue une variable importante de la trajectoire scolaire des enfants en France, on peut imaginer ce que devrait être le devenir de cette nouvelle vague de descendants d’immigrés en France.

Notes :
 (1) Cordeiro Albano. Le paradoxe de l’immigration portugaise. In : Hommes et Migrations, n°1123, Juin-juillet 1989. L’immigration portugaise en France. pp. 25-32.
 (2) IRESMO, « La trajectoire sociale des enfants d’immigrés portugais en France », 2012. URL : https://iresmo.jimdo.com/2012/10/28/la-trajectoire-sociale-des-enfants-d-immigr%C3%A9s-portugais-en-france/  
 (3) CNESCO, « La trajectoire scolaire des élèves issus de l’immigration selon le genre et l’origine : quelles évolutions ? », 2016.
URL : http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/10/brinbaum.pdf
 (4) Brinbaum Yael et Primon Jean-Luc, "Parcours scolaires et sentiments d’injustice et de discrimination chez les descendants d’immigrés", Economie et statistiques, n°464-465-466, 2013.
 (5)Maria Filomena Monica, "Notas para a analise do ensino primario durante os primeiros anos do salazarismo". URL : http://analisesocial.ics.ul.pt/documentos/1223893193S7zFS6ak5Ee77TD7.pdf
 Traduction : Maria Filomena Monica, "Portugal : Quand la dictature fermait les écoles". URL : http://www.questionsdeclasses.org/?Portugal-Quand-la-dictature-fermait-les-ecoles 
 (6) France Stratégie, « Jeunes issus de l’immigration : quels obstacles à leur intégration économique ? », 2015. URL : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na26_27022015_bat12_0.pdf
 (7) Albano Cordeiro, « Comment interpréter la faible participation civique des Portugais de France ? Exception ou conformisme ambiant ? », Cahiers de l’Urmis [En ligne], 9 | février 2004, mis en ligne le 15 février 2005. URL : http://urmis.revues.org/34
 (8) Irène Dos Santos, « L’émigration au Portugal, avatar d’un pays “semi-périphérique”, métropole postcoloniale », Hommes et migrations [En ligne], 1302 | 2013, mis en ligne le 17 septembre 2013, consulté le 02 février 2017. URL : http://hommesmigrations.revues.org/2510
 (9) Voir par exemple : Libération, 2014 (http://www.liberation.fr/planete/2014/02/03/l-exode-portugais_977523) ; L’humanité, 2014 (http://www.humanite.fr/espagne-portugal-italie-les-nouveaux-migrants-de-la-crise-561307 ) …
 (10) Brutel Chantal, « Une immigration de plus en plus européenne », INSEE, 2014. URL :https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281393
 
II- A l’école des ouvriers… portugais.

La question de la trajectoire scolaire des élèves d’origine portugaise à l’école ne fait pas l’objet d’un discours public spécifique. Néanmoins, il est important de rappeler que les élèves d’origine portugaise, en particulier les garçons, s’orientent de manière plus privilégiée vers les filières professionnelles. Ce point est à mettre en lien avec la très forte concentration des immigrés et descendants d’immigrés portugais dans certains secteurs professionnels : le bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes.

1- La trajectoire scolaire et sociale des enfants d’immigrés portugais en France

Il s’agit de mettre en valeur certains points issus de l’Enquête INSEE 2010 concernant les immigrés et descendants d’immigrés en France, en se centrant sur le cas des enfants issus de l’immigration portugaise1.

 Si l’on regarde le taux de lusodescendants non-diplômés au-delà du brevet, il est de 18% pour les hommes et de 12% pour les femmes (contre 20% en moyenne pour les garçons issus de l’immigration et 16% pour les femmes issues de l’immigration. Pour les personnes ni immigrés, ni enfants d’immigrés, il est de 12% pour les hommes et 10% pour les femmes).

Donc on peut constater que par rapport au reste de la population immigrée, les enfants issus de l’immigration portugaise sont moins sans diplômes, mais que ce taux reste supérieur à la population non-issue de l’immigration.

 Néanmoins, on constate que les chiffres du taux de bachelier entre 20-35 ans est le suivant : 47%pour les garçons et 66% pour les femmes (si l’on compare à l’ensemble de la population immigrée pour la même tranche d’âge, on a 56% pour les garçons et 67% pour les filles).

Par conséquent, les enfants issus de l’immigration portugaise sont moins sans diplômes, mais le niveau de diplôme obtenu est plus bas que celui du reste de la population immigrés, en particulier pour les garçons (pour ces derniers, le plus faible taux avec les turcs).

 L’étude précise : « Si ces résultats témoignent de la moindre réussite des enfants de certaines origines migratoires, ils reflètent aussi des orientations plus nombreuses vers les filières professionnelles du second cycle du secondaire, qui se soldent par l’obtention d’un CAP ou BEP. C’est par exemple le cas de nombreux jeunes hommes originaires du Portugal. Ces jeunes et leurs familles continuent à valoriser les diplômes professionnels et les métiers auxquels ils mènent ». On constate ainsi que concernant les attentes des familles, les Portugais sont toujours ceux qui comptent le plus faiblement par rapport aux autres catégories d’immigrés sur une promotion de leurs enfants par les études : 30% espèrent que leur enfant aient un bac, 21% espèrent qu’il entre en apprentissage ou s’oriente vers la voie professionnelle, 50% veulent qu’il fasse des études jusqu’à au moins 20 ans, 19% pensent que les diplômes supérieures sont les plus utiles pour trouver un emploi.

 Cette orientation vers des filières courtes se traduit par une forte sous-représentation des garçons issus de l’immigration portugaise parmi les diplômés de l’enseignement supérieur long : 11% des hommes et 20% de femmes (contre 18% des hommes et 22% des femmes qui sont des enfants d’immigrés). Les garçons portugais ont le plus faible taux avec les turcs et les algériens, les autres groupes se situant plutôt à 18-19% pour les garçons.

 Si l’on regarde le niveau de diplôme des descendants d’immigrés âgés de 39-49 ans, on obtient pour les Portugais : 17% aucun diplôme, 39% CAP/BEP, 19% Bac, 17% Bac+2, 8% à Bac+3 ou plus. Les Portugais ont le taux le plus faible de toutes les populations immigrées de cette tranche d’âge en diplômés du supérieur long Bac+3 ou plus.

Si l’on regarde cette fois les catégories socio-professionnelles occupées selon l’origine migratoire (ce qui ne permet pas de distinguer spécifiquement les descendants d’immigrés), on constate que les Portugais occupent : pour 3% des emplois de cadre et profession intellectuelle (contre 9% de descendants d’immigrés, soit le plus faible taux avec les turcs), 17% professions intermédiaires, 36% sont employés, 24% ouvriers qualifiés et 13% ouvriers non-qualifiés. Cela fait, entre les employés et les ouvriers, 73% de la population.

 En revanche, le taux de chômage est très faible : 5% (contre 15% pour le reste de la population issue de l’immigration ; inférieur même à celui des non-immigrés qui se situe à 7%).

 La trajectoire sociale de l’immigration portugaise est à l’inverse de celle, par exemple, des pays de l’ex-Indochine française et en général de l’Asie du Sud-Est : 65% d’hommes et 76% de femmes bacheliers, 29% et 34% font des études supérieures longues, 13% occupent des postes de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Les attentes des familles en termes de poursuites d’études de leurs enfants sont à l’inverse de celles des familles portugaises puisqu’elles se situent parmi les plus élevées. En revanche, le taux de chômage des descendants de l’ex-Indochine est de 8% et pour les autres descendants d’origine asiatique, il se situe à plus de 13%.

 Conclusion :

Si on considère comme intégrée une population dont la trajectoire sociale ne diffère pas de la population non-immigrée, alors les descendants d’immigrés en France - quelles que soient leur origine - diffèrent de la population non-immigrés : un niveau d’étude plus faible, un taux de chômage plus élevé... Les Portugais se singularisent néanmoins dans ce tableau par un taux de chômage très faible, mais c’est au prix d’un manque d’ambition scolaire et d’une acceptation que la promotion sociale, en particulier pour un garçon, ne s’effectue pas par les études.
 Immigrés et descendants d’immigrés en France, INSEE, 2010 . Disponible sur : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/sommaire.asp?codesage=IMMFRA12
 
2- Segmentation du marché travail et orientation scolaire

 a) Les constats de l’intégration des portugais dans le marché du travail en France :

 “ Cette qualification reste encore faible chez les immigrés maliens, portugais et turcs, y compris chez les jeunes. L’influence de la diaspora déjà présente en France (peu diplômée) sur les nouveaux flux migratoires originaires de ces pays joue sans doute un rôle plus prépondérant que pour d’autres origines. (...)
Etant donné le poids numérique des personnes d’origine portugaise et maghrébine dans l’emploi immigré, leur part dans la concentration du travail immigré est prépondérante qu’il s’agisse des métiers de la construction (pour les hommes), de l’hôtellerie-restauration, des activités de nettoyage et de gardiennage-sécurité ou des services à la personne où les actives portugaises (17 % de l’emploi des femmes immigrées) occupent la première place. (...) Dans les services à la personne qui concentrent le personnel féminin immigré, les employées de maison se recrutent majoritairement chez les femmes portugaises (qui sont 18 % à exercer ce métier et représentent la moitié des immigrées dans cette famille professionnelle (...))
Au niveau agrégé néanmoins, les professions d’assistante maternelle et d’aides ménagères ou à domicile, dans l’emploi immigré, sont majoritairement assurées par les trois premières nationalités d’origine de l’immigration en France : les actives portugaises, algériennes et marocaines constituent la moitié (46 % pour les aides à domicile et 50 % pour les assistantes maternelles) des femmes actives immigrées dans ces métiers. (...)
Il en va de même pour les métiers du nettoyage (agent d’entretien) (...) Seule exception européenne à cette segmentation ethnique, les immigrées portugaises sont également nombreuses (15 %) (...)
Le métier d’agent de gardiennage et de sécurité est plutôt exercé par les hommes immigrés à l’exception des femmes portugaises qui représentent 63 % des femmes immigrées dans ce métier (qui sont essentiellement gardiennes d’immeubles, concierges) (...)
Les immigrés des premières vagues d’immigration, espagnole et italienne d’une part, algérienne, marocaine et tunisienne d’autre part sont les nationalités d’origine qui connaissent la plus faible concentration de l’emploi. En dehors d’une surreprésentation qui demeure dans les métiers de la construction, y compris chez les immigrés espagnols et italiens, ainsi que dans les activités de sécurité et de nettoyage et les services de transport pour les maghrébins, la répartition de leur emploi suit celle des Français de naissance. La spécialisation des premières vagues d’immigration s’estompe donc fortement, signe d’une meilleure insertion dans le marché du travail et d’un renouvellement des flux migratoires qui ne suit pas les schémas anciens. Seule exception à cette règle, les immigrés portugais, pourtant les mieux insérés dans l’emploi (avec des taux d’activité et des taux d’emploi supérieurs à ceux des autochtones), restent extrêmement concentrés sur les métiers du bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes. L’ancienneté de la migration n’a pas modifié les ressorts de leur insertion sur le marché du travail français. “
(2012 – URL : http://archives.strategie.gouv.fr/cas/system/files/2012-03-13-emploietimmigration-dt.pdf )

 On peut donc constater qu’en dépit de l’ancienneté de l’immigration, les portugais à la différence des autres immigrations européennes, mais également extra-européennes, restent très concentrés dans les secteurs d’activités qui étaient ceux occupés par les immigrés de la première génération.
 Mais cette concentration des descendants d’immigrés portugais dans certains métiers relève-t-elle uniquement de logiques internes et du choix des familles d’origine portugaise ?

b- L’ethnicisation des métiers et le poids des stéréotypes

 Comme l’a analysé Weden dans une étude de 2001 sur la segmentation du marché du travail, l’ethnicisation des métiers seraient liés au poids de stéréotypes historiques : "les portugais maçons… cette vision ethnicisée des métiers viendrait de stéréotypes historiques qui enfermerait les immigrés dans un rôle prédéfini" (cité in Francis Danvers, Dictionnaire de Sciences humaines).

 On retrouve ces stéréotypes dans le rapport des enseignants aux élèves issus de l’immigration portugaise :

 "Ève, enseignante de mathématiques au collège, ajoute à propos de ses élèves portugais : « Ils savent qu’ils veulent travailler dans le bâtiment, etc. On va essayer de les pousser dans cette voie[professionnelle] plutôt que de les envoyer dans le général, où ils risquent de se trouver en difficulté ». Au sujet d’un collégien qui hésite entre un bep comptabilité et la plomberie, la conseillère d’orientation nous précise qu’« il sera mieux dans un chantier, parce qu’il aime trop bouger. Je le vois mal assis dans un bureau toute la journée. Et comme ça il suit les traces de son père, ce sera plus facile pour lui ». Les enfants d’origine portugaise « ne sont pas faits pour les études : ce sont surtout des bons manuels », comme leurs parents".(de Amorim Alves Sylvie, « Jeunes d’origine portugaise et maghrébine. Étude comparée des positions scolaires et des mobilisations identitaires », Migrations Société, 2010/3 (N° 129-130), p. 13-30. URL :https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-3-page-13.htm)

Il est ainsi possible d’avancer que l’’ethnicisation constitue un processus d’altérisation de certains groupes sociaux qui ne les excluent pas nécessairement du système de privilèges blancs, mais qui les conduit néanmoins à les essentialiser en leur attribuant des caractéristiques culturelles qui les définirait. L’ethnicisation permet d’identifier un groupe par rapport à la population nationale de manière à construire un discours stéréotypé par rapport à ce groupe.

 Ce discours culturaliste essentialisant peut par exemple avoir pour conséquence de réifier la place sociale que ces groupes occupent au sein du système de privilèges blancs. Au XIXe, les bretons qui viennent travailler à Paris dans des emplois non qualifiés sont ethnicisés. Par exemple, aujourd’hui les portugais sont vus comme des maçons et des femmes de ménage. Cela traduit une réalité sociale de l’immigration portugaise, mais en même temps cela réifie cette réalité sociale et participe de sa pérennisation.

 Il semble donc que l’ethnicisation est un mécanisme qui vise plutôt les groupes sociaux de la semi-périphérie, la racisation plutôt les groupes de la périphérie de l’économie monde.

Conclusion : Comment les enseignants peuvent-ils se positionner sur le poids des stéréotypes à l’égard des élèves d’origine portugaise ?

Les familles sont souvent favorables à l’orientation vers les filières professionnelles courtes et les élèves portugais y rencontre une bonne insertion professionnelle.
Néanmoins cette trajectoire sociale ne va pas sans poser problème. Cela rappelle les choix des filles qui ne s’orientent pas vers les filières socialement plus ambitieuses car elles ont intériorisés les stéréotypes qui les détournent de ces filières. Cette trajectoire sociale n’est pas de ce fait conforme aux valeurs d’égalité sociale proclamée par la République française.

Sans forcer les familles et les élèves à faire des choix différents, il est pour autant sans doute important de sensibiliser les enseignants afin qu’ils ne renforcent pas les stéréotypes dans ce sens, mais au contraire favorisent leur déconstruction comme on le fait avec les stéréotypes de genre.

III- Penser l’intégration et le multiculturalisme à partir de l’exemple Portugais

La relation que les personne d’origine portugaise entretiennent avec leur culture d’origine en France nous permet de poser une réflexion plus générale sur les notions d’intégration, de communautarisme et de multiculturalisme.

1) La diaspora portugaise comme construction politique

La notion de “diaspora portugaise” fait l’objet d’une construction politique par l’Etat portugais. Alors que les portugais sont vus souvent comme un groupe bien intégrés en France, pour autant paradoxalement plus qu’aucun autre groupe immigrés sans doute, ils font l’objet d’une construction politique par leur Etat d’origine.
 
a) Les critères de la notion de diaspora
 
La notion de diaspora est appliquée à un groupe ethnique ou national qui est dispersé à travers le monde.
 
Michel Bruneau indique trois critères qui caractérisent une diaspora :
-  la conscience et le fait de revendiquer une identité ethnique ou nationale.
- l’existence d’une organisation politique, religieuse ou culturelle du groupe dispersé (vie associative).
- l’existence de contacts sous diverses formes, réelles ou imaginaire, avec le territoire ou le pays d’origine (l’intégration d’un groupe diasporé ne signifie pas l’assimilation dans le pays d’accueil).

b)La construction politique de la diaspora portugaise

La construction politique de l’immigration portugaise comme une diaspora remonte au moins à l’époque du salazarisme. Afin de contrôler les populations immigrées par exemple en France sont mis en place des cours de portugais à destination des enfants dans les bidonvilles où l’on continue d’apprendre l’histoire et la géographie portugaise sous l’angle de l’Estado Novo.
Dès cette époque, se met en place une vie associative communautaire qui repose sur les éléments qui sont à la base de l’idéologie de contrôle du régime fasciste : le football, le folklore et Fatima (la religion). Le sociologue Albano Cordeiro a souligné l’importance de la vie associative portugaise en France.
Aujourd’hui par différents moyens, le gouvernement portugais continue d’organiser ce lien entre les personnes issues de l’immigration portugaise et leur pays d’origine. Cela passe en particulier par la télévision internationale comme RTPI. Celle-ci consacre une bonne partie de ces programmes à assurer la visibilité des activités associatives des portugais à travers le monde.
On ne peut que remarquer la grande uniformité des pratiques associatives organisées en particulier autour d’activités liées à la danse et à la musique folklorique. Il ne faut pas oublier qu’en réalité cette culture folklorique a été une tradition réinventée par l’Estado Novo qui a par exemple codifié les différents costumes régionaux.
Le discours des autorités portugaise autour de l’émigration vise à construire et entretenir le sentiment d’appartenir à une communauté internationale, à une diaspora. Pour ce faire, l’Etat portugais s’est doté d’un observatoire de l’émigration qui lui permet d’avoir une bonne connaissance sociologique des émigrés portugais de par le monde, appelé dans le discours politique “les communautés portugaises” (http://observatorioemigracao.pt/np4/home )

Ainsi, en mai 2017, une loi a été votée de manière à reconnaître la nationalité portugaise aux petits enfants d’immigrés portugais (le 3e génération issue de l’immigration). De même, des décisions ont été prises pour faciliter les actes administratifs des portugais à l’étranger auprès de leurs consulats.

c) Les raisons de cette construction

Depuis le XVIe siècle, l’Etat portugais se vit comme un empire répandu à travers le monde. La Communauté des pays de langue portugaise, ainsi que l’existence d’une construction d’une diaspora portugaise, permet au Portugal de pouvoir continuer à se vivre de manière imaginaire comme un pays dont l’influence déborde les frontières.

Si l’Etat portugais ne souhaite pas le retour des émigrés et si durant la crise économique, il peut encourager l’émigration, pour autant la construction d’une diaspora lui permet de maintenir une réserve économique : nombre de personnes issues de la diaspora continuent de placer de l’argent dans les banques portugaises ou d’investir dans l’immobilier, d’aller en vacances au Portugal.
 
Références :
 
Bruneau Michel. Espaces et territoires de diasporas. In : Espace géographique, tome 23, n°1, 1994. pp. 5-18.
 
Cordeiro Albano. Le paradoxe de l’immigration portugaise. In : Hommes et Migrations, n°1123, Juin-juillet 1989. L’immigration portugaise en France. pp. 25-32.
 
Eric Hobsbawm, « Inventer des traditions », Enquête [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 10 juillet 2013. URL : http://enquete.revues.org/319
 
Chivallon Christine, « Retour sur la « communauté imaginée » d’Anderson. Essai de clarification théorique d’une notion restée floue », Raisons politiques, 2007/3 (n° 27), p. 131-172. URL :http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-3-page-131.htm

 2) Le mythe du repli communautaire : l’exemple portugais

En France, les manifestations communautaires sont généralement jugées sévèrement. L’objectif de cet article est de mettre en lumière certains points aveugles du discours de critique du “communautarisme”.
 
a) La critique du “communautarisme” et du multiculturalisme
 
Après les attentats de Londres au Printemps 2017, les déclarations de la Première ministre britannique Theresa May ont été interprétées comme une remise en question du modèle “multiculturaliste” anglais. De son côté, début juin, le journal Causer titre “Le multiculturalisme contre les femmes”, imputant ainsi au multiculturalisme des attitudes sexistes dans l’espace public à l’égard des femmes.
 
Derrière cette critique du communautarisme et du multiculturalisme se cachent des confusions. On impute ainsi aux pratiques communautaires des conséquences qui ne portent en réalité aucun lien de cause à effet.
 
b) Un contre-exemple : la “communauté” portugaise en France
 
Il est possible de montrer qu’un certain nombre de caractéristiques qui sont associées habituellement au communautarisme se retrouvent dans la “communauté” portugaise sans que cela soit interprété comme la marque d’un communautarisme.
 
* L’existence de commerces ethniques : Il existe dans de nombreuses villes de banlieue parisienne ou sur les marchés des étales vendant des produits portugais, des restaurants portugais ou des bars portugais. D’ailleurs les leaders du Front national ont fait d’un restaurant portugais leur cantine.
 
* Des médias portugais : Nombre d’immigrés portugais reçoivent la télévision portugaise chez eux. Ils écoutent également des radios communautaire, comme en Ile de France, Radio Alfa. Il existe également un journal hébdomadaire à destination des communautés lusophones en France.
 
* L’existence d’une vie associative culturelle et religieuse : Les portugais ont créé le plus vaste réseau associatif en France issu de l’immigration. De nombreuses activités sont en lien en outre avec des pratiques religieuses, comme l’organisation de fêtes telles que des processions dans l’espace public.
 
* Une concentration de population de la même origine nationale : Certaines villes et certains quartiers sont marqués par une forte présence portugaise. Dans certaines villes de banlieue, plusieurs pavillons dans un même quartier sont rachetés par des portugais ou des descendants de l’immigration portugaise.
 
* Le port de vêtements distinctifs : De nombreux hommes portugais portent des tee-shirts aux couleurs de la Seleçao, l’équipe de football nationale portugaise.
 
* Le drapeau portugais : Lors des compétitions de football européennes ou mondiales, les supporters portugais arborent les drapeaux portugais dans l’espace public.
 
* Une radicalisation religieuse : Les témoins de Jéhovah, qui sont classés comme secte en France depuis 1995, augmentent leur implantation au sein de la communauté portugaise. Ils diffusent des vidéos à l’intention des enfants appelant à aller contre la laïcité (1).
 
Il faut remarquer cependant que le classement comme secte des témoins de Jéhovah a fait l’objet d’une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme (2). Néanmoins, il faut souligner que les Témoins de Jéhovah prêchent un pacifisme intégral refusant de porter les armes et se déclarant objecteurs de conscience. On trouve également dans la “communauté portugaise” une sensibilité aux formes de religiosité des catholiques charismatiques.
 
- L’enseignement de la langue d’origine : L’enseignement des langues et des cultures d’origine comprend neuf langues, mais ce sont principalement les langues arabe, turque et portugaise qui sont l’objet de ces enseignements. Accusées de favoriser le communautarisme dans la communauté maghrébine par le Haut Conseil à l’Intégration, les ELCO ont été remises en cause.
Lorsque la Ministre Najat Vallaud-Belkacem annonce que cet enseignement sera désormais pris en charge par les écoles primaires elles-mêmes, elle fait l’objet d’une campagne dans les réseaux sociaux l’accusant de vouloir rendre l’arabe obligatoire dès le CP.
Ce qui est intéressant, outre le caractère mensonger de cette affirmation, c’est que ces mêmes réseaux ne précisaient pas que cela concernait également le portugais.
 
A cet effet, la Ministre avait annoncé en avril 2016 : “À cette fin, il faut donc réviser les conventions une à une. J’arriverai, pour la rentrée 2016, à revoir celles qui ont été conclues avec le Maroc et le Portugal, ce qui permettra déjà une belle expérimentation. Il s’agit de faire en sorte que les professeurs qui enseigneront les langues en question fassent partie intégrante de l’équipe pédagogique des établissements scolaires, que le programme de leurs cours soit contrôlé, qu’ils fassent même l’objet d’inspections, et que les élèves obtiennent une évaluation, une certification de leurs compétences dans ces langues qui leur permette de les approfondir au collège.”
 
Conclusion :
 
A travers l’exemple des Portugais en France, il est possible de voir que ce ne sont pas en soi les manifestations ou les pratiques communautaires qui posent problèmes.
 
Alors qu’est-ce qui génère les difficultés ? Où se trouve la différence entre les portugais et les maghrébins par exemple ?
 
Peut-on y voir une différence phénotypique ? Il n’est pas facile, sur le strict plan phénotypique de distinguer de nombreux maghrébins de portugais. Les fichiers de police (STIC-Canonge) distingue entre les blancs-caucasien (français d’origine), les personnes de type méditerranéen (ex : les portugais) et les personnes de type maghrébin. A l’inverse les personnes d’origine asiatique jouissent dans la population française d’un préjugé positif, alors que ce n’est pas le cas des personnes noires. De même, les Roms sont l’objet d’un préjugé très négatif, alors qu’il s’agit de personnes ayant un phénotype qui peut être perçu comme blanc. Donc la question du phénotype ne semble pas être le critère explicatif.
 
Un autre critère qui est souvent évoqué pour différencier l’immigration portugaise de l’immigration maghrébine, c’est la religion. Les Portugais sont majoritairement catholiques, alors que l’immigration d’Afrique du Nord serait majoritairement musulmane. Il est vrai que, dans l’histoire, l’intolérance vis-à-vis des minorités religieuses est une constante : les protestants et les juifs par exemple en ont été les victimes. Mais la religion constitue-t-elle un critère objectif d’éloignement culturel ? Les Roms sont pour l’essentiel catholiques ou protestants.

On pourrait au contraire considérer que les Français partagent plus de points communs avec les immigrés de leurs ex-colonies qu’avec les Portugais : une langue, une histoire coloniale longue d’un siècle…C’est en effet bien cette histoire coloniale commune qui oriente les flux migratoires post-coloniaux. Mais, c’est également cette histoire conflictuelle qui a construit des représentations négatives.
 
En définitive, derrière les craintes mises dans l’expression “replis communautaires”, se confondent des phénomènes qui peuvent être dissociés : manifestations communautaires, nouvelles formes de religiosité, histoire coloniale et post-coloniale, enjeux géopolitiques au Moyen-Orient.
 
Les phénomènes racistes semblent consister à hypostasier une caractéristique arbitraire perçue comme centrale : couleur de peau (négrophobie), religion (islamophobie, judéophobie), mode de vie (nomadisme de certains roms)... Mais au-delà de cet arbitraire du signe, il existe des raisons historiques et sociales qui expliquent que certains groupes soient l’objet de cette stigmatisation. Dans le cas de l’immigration africaine, cela est probablement en lien avec l’histoire coloniale et ses conséquences géopolitiques actuelles. 

VI- Aborder l’histoire coloniale portugaise pour comprendre la construction du racisme

L’histoire de l’empire colonial portugais constitue un exemple intéressant pour comprendre la manière dont les catégories raciales se sont construites à l’époque moderne et comment elles continuent d’influencer les sociétés post-coloniales.

1- Une approche décoloniale de l’histoire juive et musulmane à partir de l’Empire portugais

La pensée décoloniale a produit une théorie du racisme. Pourtant, dans cette histoire du racisme, les juifs, les musulmans, mais également les tziganes sont absents. C’est à cette lacune que nous souhaitons remédier.
 
a) La politique de pureté du sang
 
On appelle politique de la “pureté du sang” (limpieza del sangre ou limpeza do sangue) une politique discriminatoire qui a été menée dans la péninsule ibérique durant l’Epoque moderne.
 
Les juifs de la péninsule ibérique afin d’échapper aux persécutions se convertirent en masse au christianisme au moment de la “Reconquête”. Au Portugal, les musulmans également se convertissent plutôt que de quitter le pays. Mais ce faisant, en se convertissant les “nouveaux chrétiens” bénéficiaient des mêmes droits que les anciens chrétiens.
 
Afin de maintenir les privilèges des anciens chrétiens fut établi à partir du XVe un statut de pureté du sang. Ce statut régissait les règles pour parvenir à des postes les plus importants de la société. Il fallait pour cela établir un arbre généalogique prouvant sur plusieurs générations l’absence d’autres religions à savoir juives et musulmanes.
 
Les convertis dans le Royaume espagnol n’avaient pas le droit d’immigrer vers les colonies de l’Empire. Osvaldo Francisco Allione dans un article critique le penseur décolonial Anibal Quijano (1). Il lui reproche de faire comme si le concept de race surgissait ex-nihilo dans l’Empire colonial. Or explique Allione il trouverait ses sources dans la politique de pureté du sang.
 
Cela dit cette hypothèse reste difficilement vérifiable dans le contexte de l’empire Espagnol vu que les nouveaux convertis n’avaient pas le droit d’y immigrer. Cependant, tel n’est pas le cas de l’Empire Portugais.
 
b) Politique de la pureté du sang et politique raciale au Brésil
 
Les autorités portugaises n’empêchèrent pas systématiquement l’immigration des convertis vers le Brésil. Elle y envoyèrent également des membres d’un autre groupe dont elles voulaient se débarrasser, les tziganes.
 
Outre les convertis, un autre groupe avait des liens avec la religion musulmane, à savoir les berbères, appelés aussi "esclaves blancs". Car même si le Brésil privilégia l’esclavage des noirs, l’Empire portugais eu aussi parfois recours à des esclaves berbères.
 
Ce faisant fasse à ces groupes, il s’agissait de pouvoir établir là encore un système de privilèges qui favorise les anciens chrétiens blancs. Pour cela, on eu recours à l’utilisation de la généalogie en recherchant sur trois générations avant la migration (2).
 
Ces recherches sur la pureté de la race ne s’appliquent pas seulement dans l’Empire portugais aux juifs et aux musulmans convertis, mais également aux noirs, aux indiens et aux tziganes (3).
 
Conclusion :
 
Cet aspect de l’histoire coloniale ibérique montre qu’au moment de la constitution du système racial dans les Amériques, les situations des juifs et des musulmans sont profondément liés.
 
En outre, que la question de la couleur de la peau pour déterminer les catégories raciales doit être relativisée. Les juifs convertis et les esclaves berbères par exemple ne se distinguent guère sur le plan du phénotype des portugais. C’est ce qui explique le recours à l’arbre généalogique.
 
Références :
 
1) Osvaldo Francisco Allione,Los estatuos de limpieza de sangre y el patron colonial de poder. URL : http://www.idaes.edu.ar/pdf_papeles/27.%20Los%20Estatutos%20de%20limpieza%20de%20sangre%20y%20el%20patr%C3%B3n%20de%20poder%20colonial%20Trabajo%20Final.pdf
 
2) De Figueira Rego, “Os Estatuos de limpeza de sangue nos espaços de expressao iberica”, Thèse université du Minho (Portugal), 2009 p.558 (https://repositorium.sdum.uminho.pt/bitstream/1822/9820/1/tese.pdf )
 
3) Grayce Mayre Bomfin Souza, Uma trajectoria racista : o ideal de pureza de sangue na sociedade iberica e na america portuguesa. (2008) URL : http://periodicos.uesb.br/index.php/politeia/article/viewFile/270/303

2- Colorisme, auto-catégorisation et quotas au Brésil

Les statistiques ethniques et l’auto-catégorisation au Brésil soulèvent des débats en lien avec les quotas raciaux dans les Universités.

a) L’auto-catégorisation comme “pardo”

 La perception de ce qu’est une personne métis au Brésil pose la question des limites de cette catégorie.
 Ainsi par exemple l’ex-président Henrique Cardoso s’auto-catégorise comme “pardo” (métis) alors que 70 % de la population le catégorise comme blanc (1). L’ancien président Lula Da Silva se catégorise comme “pardo” lui aussi et 42% le perçoive comme tel. Certains commentateurs estiment que ces chiffres seraient différents si ces deux hommes n’avaient pas occupés des fonctions présidentiels : ils auraient été davantage racialisés (1).
 Dans la langue de tous les jours, les brésiliens n’utilisent pas la catégorie “pardo” proposé par le recensement. Mais une grande partie de la population du Brésil se catégorise comme “morena”. Le terme “moreno” que l’on traduit par “brun de peau” vient étymologiquement de “maure” qui désignait les “arabes”. Il faut ajouter à cela que “moreno” désigne à la fois la couleur des cheveux et la couleur de peau. Il y a donc une tendance chez certains à réserver le terme “blanc” à des personnes qui ont les cheveux clairs et la peau claire. Ainsi, on trouve l’idée dans le sud du Brésil, où ont immigrés beaucoup de personnes d’ascendance germanique ou italienne, que les portugais ne sont pas « blancs » (2)
 Même si dans les recensements au Brésil, les européens du sud et les arabes, par exemple, sont classés comme blancs, la perception de la blancheur dans la vie de tous les jours peut inclure des nuances plus fines. Une étude a établit que les brésiliens tendent à se classifier dans six catégories principales de couleur de peau : “branca (41%), clara, morena-clara, morena (34%), parda, preta (5%)”. Lorsque l’on agrège les catégories intermédiaires - clara, morena-clara et parda - se sont près de 47% de la population qui s’identifient à ces catégories. Lorsqu’on utilise uniquement trois catégories (blanc, pardo et noir) : le terme “pardo” ne regroupe plus alors que 28%, blanc montant alors à 54% et noir à 8% (3).
 Lors du recensement de 2010, les personnes s’identifient à : 48% comme blancs, 43% comme pardo et 8% comme noirs. Le nombre de personnes qui s’identifient comme pardo est ainsi en augmentation tendant à s’identifier à l’usage du terme “moreno” utilisé dans la vie quotidienne (4).

b) Usages idéologiques de la pureté du sang et du métissage

 A l’inverse, il peut exister dans l’extrême-droite portugaise, une tendance à ne revendiquer que des origines celtes, via l’idée de “race lusitanienne”. Il s’agit alors de lutter contre l’idée que les portugais seraient mélangés avec des africains - noirs ou arabes - et des personnes d’origines juives.

 Par ailleurs, on trouve au Portugal tout un mouvement qui vise à visibiliser les origines noires, arabes et juives des Portugais. Par exemple, en rappelant que Cristiano Ronaldo avait une arrière grand-mère Cap Verdienne (5). Les études de génétique des populations ont montré ainsi que les habitants de l’île de Madère (d’où vient Cristiano Ronaldo) sont le produit d’une construction coloniale par le métissage en particulier avec des populations européennes, des populations d’Afrique Sub-saharienne, mais également avec des personnes d’origine juive séfarades ou morisques.

Ainsi cette tendance à mettre en avant le métissage des populations peut être rapprochée du luso-tropicalisme qui fut une idéologie utilisée aussi bien au Brésil qu’au Portugal pour affirmer que les populations portugaises et brésiliennes étaient le produit d’un métissage d’européens et d’africains.

 Néanmoins, cette idéologie du métissage peut également conduire à l’invisibilisation du racisme. Historiquement, le pouvoir au Brésil a été détenu par des blancs et des métis clairs de peau (des blancs-métis) et non par les métis foncés et les noirs. Le luso-tropicalisme a servi également à justifier le maintien de la colonisation portugaise en Afrique.

 c) Les quotas à l’Université et l’hétéro-catégorisation

 Les statistiques ethniques au Brésil ont fait apparaître d’importantes inégalités en défaveur des personnes catégorisées comme noires, plus encore pour pour les personnes d’origine indiennes ou asiatiques.

 Afin de lutter contre ces inégalités, les universités ont mis en place des quotas en faveur des personnes afro-descendantes (noires ou métis foncées).
 Néanmoins, la tendance d’une partie significative de la population à s’auto-catégoriser comme “métis”, voir à se catégoriser ainsi pour tirer bénéficier des quotas, pose certaines difficultés. En effet, nombreux sont les brésiliens à avoir génétiquement des ascendances noires, mais sans en avoir les caractéristiques phénotypiques.

 Ainsi, des Universités ont mis en place des commissions chargées de vérifier le bien-fondé des auto-catégorisations à l’entrée aux universités. Il s’agit de vérifier que les individus présentent bien des caractéristiques phénotypiques “noires” (et non une ascendance “noire”). Il s’agit de distinguer ainsi entre trois sous-groupes : “pardo-branco”, “pardo-pardo”, “pardo-preto” (6). La commission est composée de plusieurs personnes pour essayer de diminuer les différences subjectives d’appréciation des caractéristiques phénotypiques.

Conclusion :

Le cas brésilien et les catégories de la langue portugaise mettent en valeur trois difficultés :
- les variations individuelles ou non qui peuvent exister entre l’appréciation phénotypique de la personne et la manière dont elle même se perçoit (7).
- la variation de la perception raciale en fonction de la position sociale économique (8)
- l’usage qui peut être fait des notions de “pureté de la race” ou au contraire de “métissage” pour justifier ou invisibiliser les discriminations raciales.
- l’insuffisance du simple recours à l’auto-catégorisation, mais également les difficultés posés par les termes utilisés, pour objectiver les discriminations raciales.

 Annexe : Article sur les “Blancs, les métis et les afro-descendants” sur le site de l’Institut des femmes noires : https://www.geledes.org.br/sobre-brancos-mesticos-e-afroconvenientes/
Image illustrant les conceptions raciales aux USA et au Brésil -
https://me.me/i/us-classification-vs-ean-khi-traditional-brazilian-classification-black-dr-11268657

Références :

 (1) “11 points que seulement une personne qui n’est pas noire ou blanche va comprendre” - (point 6)https://www.buzzfeed.com/irangiusti/coisas-que-so-quem-nao-e-branco-nem-negro-vai-entender?utm_term=.vcVKNqvpP#.drv3gb0qx
 La couleur des célébrités révèlent les critères raciaux au Brésil :
http://www1.folha.uol.com.br/fsp/especial/fj2311200827.htm
 (2) “Les portugais sont-ils blancs ?” -
https://br.answers.yahoo.com/question/index?qid=20090430112421AAdVWDo
 (3) Etude sur les perceptions subjectives des catégories raciales - https://www.rebep.org.br/revista/article/view/478/pdf_453
 (4) La video suivante souligne comment le nombre de personnes qui s’identifient comme “pardos” augmente. L’entretien montre le cas de personnes qui s’identifient comme “pardos” : https://www.youtube.com/watch?v=uJHfU14msXI
 (5) Les créoles fameux - du Marquis de Pombal à Cristiano Ronaldo - http://www.expressodasilhas.sapo.cv/opiniao/item/41480-crioulos-europeus-famosos-%E2%80%93-do-marques-de-pombal-a-cr7
 Le Madérien Cristiano Ronaldo illustre le type physique de la personne de peau “morena” ou “oliva” en portugais : https://pt.wikipedia.org/wiki/Pele_bronzeada
 (6) Les candidats noirs devront se présenter pour prouver leur couleur - http://agenciabrasil.ebc.com.br/geral/noticia/2016-08/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos
ou encore :
https://marcosalmeidalocutor.wordpress.com/2016/08/03/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos/
 (7) Etude sur les catégories de perceptions phénotypique au Brésil : Etude sur sur la concordance entre auto-catégorisation et hétéro-catégorisation (2009)
http://www.scielo.br/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0102-79722009000200013
 (8) Des études montrent ainsi que l’appréciation phénotypique d’une personne peut varier selon la manière dont elle est habillée : costume trois pièces ou bleu de travail -
https://hypescience.com/roupas-influenciam-nossa-percepcao-de-raca/

 V- La figure du bon immigré ou la tentation Front National

L’immigration portugaise en France se trouve confrontée à une tension. Au Portugal, le souvenir récent de la dictature de Salazar maintient l’extrême-droite à des niveaux faibles. Mais en France, même si les descendants d’immigrés portugais restent assez fortement abstentionnistes, on perçoit une séduction du Front National qui s’exerce auprès d’immigrés qui se perçoivent comme européens, se distinguant ainsi d’une immigration d’origine africaine.

1- Le Portugal et la question de l’extrême-droite : le salazarisme

Retour sur une controverse historiographique.
 
Il existe de nombreux travaux dans l’historiographie, en particulier portugaise, visant à déterminer si le régime salazariste était un régime fasciste. En effet, la controverse vient du fait qu’il existe des éléments fascistes et d’autres qui semblent moins caractéristiques d’un tel régime.
 
Les dimensions fascistes du régime salazariste
 
Il existe des éléments dans le régime salazariste, l’Estado novo, qui sont d’inspiration fasciste ou que l’on retrouve également dans le fascisme :
 
- La mise en avant du corporatisme et l’union des classes contre le syndicalisme et la lutte des classes
- Une propagande de type fasciste : défilés et saluts fascistes
- A mocidad portuguesa : un mouvement d’encadrement de la jeunesse
- A legiäo portuguesa : une milice paramilitaire anti-communiste
- Une police politique : la PVDE, puis la PIDE
- L’ouverture de camps de concentration pour les opposants, comme le camp de Tarrafal.
 
Les tenants de la thèse du fascisme de l’Estado Novo mettent également en avant le rôle, au sein du régime, de l’idéologue Antonio Ferro, admirateur des régimes fascistes.
 
Un régime autoritaire traditionaliste ?
 
Certains auteurs voient plutôt dans le salazarisme un régime autoritaire traditionaliste, proche du pétainisme en France, mais qui n’était pas de nature fasciste.
 
Pour cela, ils mettent en avant :
- Le fait que Salazar, contrairement à Franco, Mussolini ou Hitler, ne porte pas l’habit militaire
- Le peu de goût de Salazar pour les masses et sa faible capacité à se comporter en tribun oratoire
- Sa volonté de construire non pas un “homme nouveau”, mais de laisser vivre un “homme habituel”
- Le recours limité du régime autoritaire portugais à la violence, qui n’est utilisée qu’en cas de “nécessité”.
- L’encadrement de la population, non pas par des structures créées ad hoc, mais par des structures traditionnelles, en particulier l’Eglise
- Le caractère non-expansionniste du régime autoritaire portugais qui s’explique également par le vaste Empire colonial que possèdent les portugais.
 
Par ailleurs, Salazar se montre très méfiant vis-à-vis des “chemises bleues” du mouvement des Nationaux-syndicalistes.
 
Qu’en conclure ?
 
Il est possible de souligner que l’influence du fascisme, en particulier du modèle mussolinien, est surtout présente durant les années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, et la défaite de l’Italie et de l’Allemagne, il devient plus embarrassant pour un régime autoritaire qui prétend se maintenir et qui plus est, adhère à l’OTAN, de se réclamer ouvertement du fascisme.
 
On peut peut être dire que l’Estado Novo a été un régime autoritaire comportant un mélange de tendances traditionalistes et fascistes. C’est peut être plutôt la greffe d’influences fascistes sur une dictature autoritaire traditionaliste qui constitue l’originalité du régime salazariste.
 
Documents :
 
Vidéo montrant l’inspiration fasciste de la propagande salazariste :
https://www.youtube.com/watch?v=JYKEKwWYmJE&t=369s
 
Le décalogue de l’Etat Nouveau :
http://historianove.webnode.pt/news/o-decalogo-do-estado-novo/ 
 
Bibliographie en français :
 
Guya Accornero, « La répression politique sous l’Estado Novo au Portugal et ses effets sur l’opposition estudiantine, des années 1960 à la fin du régime », Cultures & Conflits [En ligne], 89 | printemps 2013, mis en ligne le 15 juin 2014.
 
Léonard Yves, Salazarisme et Fascisme, Edition Chandeigne, 1996.
 
Pinto Antonio Costa. "Le salazarisme et le fascisme européen". In : Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°62, avril-juin 1999. Dossier : Le salazarisme. pp. 15-25.
 
Reis Torgal Luís, « L’État Nouveau portugais. Esquisse d’interprétation », Pôle Sud, 2005/1 (n° 22), p. 39-48. URL : http://www.cairn.info/revue-pole-sud-2005-1-page-39.htm
 

2- Usage politique des “bons” et des “mauvais” immigrés :L’exemple des portugais -

 En mai 2016, une note du CEVIPOF, signée Anne Muxel, indiquait : « L’attrait de Marine Le Pen est particulièrement visible au sein des primo-votants issus de l’immigration européenne (Espagne, Italie et Portugal) et crée en cela une fracture politique et électorale au sein même de la population issue de l’immigration ».

a) Persistance de la construction de la figure du bon travailleur portugais
 
Voici pour commencer une citation du rapport du commissaire du travail et de l’industrie à Hawaï : 1902 : « Les Portugais étaient largement employés dans les professions semi-qualifiées des plantations, bien que 1183 des 2663 sur les listes de paie soient répertoriés comme travailleurs dans les champs. Ces personnes sont des bons éléments pour la population. Ils sont à la fois laborieux et frugaux, et leurs vices ne sont pas de sorte à nuire à leur efficacité en tant que travailleurs. Ils font de bons citoyens, et bien que ceux de la première génération soient généralement analphabètes et opposés à envoyer leurs enfants dans les écoles publiques, ils s’américanisent rapidement ».
(URL :https://iresmo.jimdo.com/2017/04/13/caucasien-mais-pas-blanc-la-race-et-les-portugais-%C3%A0-hawaii/ )
 
A Hawaii, les Portugais (considérés comme des « caucasiens non-blancs ») n’étaient pas autorisés à occuper les postes de direction, à la différence des autres immigrés d’origine européenne, mais ils pouvaient, contrairement aux immigrés asiatiques, prétendre aux postes de contremaîtres.
 
Il est possible de mettre ce texte en parallèle avec un extrait d’un rapport de 2010 sur l’immigration portugaise en Suisse, intitulé “Les Portugais en Suisse” : “On en vient ainsi au point crucial de la valorisation de la formation par rapport à l’insertion directe dans le monde du travail. La centralité de la valeur du travail dans la culture portugaise, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, amènerait les parents à privilégier celui-ci au détriment de la formation. Certains de nos interlocuteurs argumentent dans ce sens. Plusieurs études montrent, chez les Portugais, une préférence pour des études courtes, plutôt professionnelles ou techniques, privilégiant ainsi une recherche d’emploi rapide avec, à la clé, un accès plus aisé au monde du travail”. (URL :
http://www.swissinfo.ch/media/cms/files/swissinfo/2010/12/diasporastudie_portugal_f-29092438.pdf )
 
Le rapport suisse fait également un comparatif de l’immigration portugaise en France, Canada et Allemagne, soulignant que des constats similaires sont effectués par les chercheurs de ces différents pays.
 
On constate qu’à un siècle de différence, les Portugais sont présentés par les rapports officiels comme une bonne main d’oeuvre pour les emplois semi-qualifiés ou non-qualifiés. On peut également souligner la manière dont ces rapports mettent en valeur une relation particulière de l’immigration portugaise à l’école.
 
La reproduction sociale au sein de l’immigration portugaise, n’est pas analysée comme un effet de l’inégalité sociale au sein du système scolaire, mais comme un effet des familles portugaises qui, étant peu qualifiées et valorisant avant tout le travail, seraient rétives à la poursuite des études de leurs enfants. Ainsi, la responsabilité n’est pas portée sur le système scolaire, mais sur les familles immigrées faiblement instruites et peu qualifiées.
 
b) La représentation de l’ouvrier portugais en France
 
L’historien Xavier Vigna, dans son ouvrage L’espoir et l’effroi (La Découverte, 2016), cite une classification de 1919 reposant sur le Tableau du rendement des travailleurs étrangers : “3. Portugais. Bonne main d’oeuvre. Dociles. Aptes aux travaux de force. (...) 6.Kabyles. Assez bonne main d’oeuvre (au moins depuis 1916 car le recrutement antérieur laissait à désirer)”.
 
Xavier Vigna cite également un texte de 1926 : Concernant la main d’oeuvre étrangère de Race blanche, les portugais sont présentés comme des travailleurs “sobres à l’excès par esprit d’économie” qui se sont révélés comme “manœuvres adroits, capables de s’adapter aux machines, ou parfois, des hommes d’une vigueur exceptionnelle pour les travaux de fonderie. (...) Mais c’est surtout dans les travaux de plein air que les travailleurs portugais allaient pouvoir donner leur mesure”.
 
Nicolas Jounin, dans ses travaux sur le secteur du bâtiment, rappelle la persistance de la hiérarchisation ethnico-raciale des ouvriers :
 
“ * Les conducteurs de travaux sont des ingénieurs ou des titulaires de BTS, embauchés dans l’entreprise générale, Français nés en France.
* Les chefs de chantier, issus du rang ouvrier, embauchés dans l’entreprise générale (ou dans l’entreprise sous-traitante, mais en réalité dans ce cas ils sont en dessous du chef de chantier de l’entreprise générale ; ex. ferraillage) ; sont nés en France ou bien dans un pays européen (Italie, Espagne et surtout Portugal).
* Les chefs d’équipe de l’entreprise générale, dont certains sont intérimaires ; généralement immigrés d’Europe communautaire (principalement portugais), quelques Maghrébins. Les chefs d’équipe des entreprises sous-traitantes de ferraillage sont plus souvent intérimaires, et plus souvent maghrébins.
* Les coffreurs dépendent de l’entreprise générale. Suivant les chantiers, entre 40 et 80% d’entre eux sont embauchés par l’entreprise générale, les autres étant intérimaires. La plupart sont portugais ; surtout les embauchés.
* Les ferrailleurs dépendent le plus souvent d’une entreprise sous-traitante. Les responsables de chantier sont embauchés, portugais, les ferrailleurs sont quasi-exclusivement des immigrés maghrébins, et quasi-exclusivement intérimaires. (Les ¾ des effectifs des entreprises de ferraillage sont intérimaires). Lorsque le ferraillage n’est pas sous-traité, il y a moins d’intérimaires, et le profil de l’effectif est plus diversifié.
* Les manœuvres dépendent de l’entreprise générale ou d’une entreprise de démolition mais, sauf exception, sont tous intérimaires. Principalement des Africains de l’ouest (Mali, Sénégal)”.
(Le racisme en chantier (2006) -
URL : http://www.gref-bretagne.com/Public/publications_2006/le_racisme_en_chanti )
 
Voir également : Nicolas Jounin, « L’ethnicisation en chantiers. Reconstructions des statuts par l’ethnique en milieu de travail », Revue européenne des migrations internationales. URL : http://remi.revues.org/2025
 
c) La Figure du bon et du mauvais immigrés
 
Dans le discours public en France, comme l’ont souligné plusieurs auteurs (voir infra), le portugais est construit comme la figure du bon travailleur que l’on instrumentalise comme versant positif de l’image de l’immigré en France contre d’autres immigrations : maghrébine, sub-saharienne en particulier.
 
Cette dichotomie a été plus particulièrement instrumentalisée en France par le Front national. Cela lui permet de paraître moins comme un parti anti-immigré que comme un parti contre les “immigrés qui foutent la merde”. Elle est utilisée afin de renforcer la stigmatisation de certaines populations immigrées en construisant à l’inverse une autre figure de l’immigration qui sert à renforcer l’effet repoussoir.
 
Ce faisant, ce discours a également un impact au sein des immigrés et descendants d’immigrés. Ainsi, les Franco-portugais peuvent avoir tendance à s’identifier à cette image du “bon immigré”, travailleur et qui ne pose pas de problème.
 
Références :
 
Albano Cordeiro, “Portrait des “bons immigrés”, Le Monde diplomatique, 1985. URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1985/12/CORDEIRO/38927
 
Dos Santos Hugo, “Les bons et les mauvais” (2015). URL : http://www.memoria-viva.fr/les-bons-et-les-mauvais-par-hugo-dos-santos/
 
Espirito Santo Ines, A construção da imagem do “bom trabalhador portugûes em França” (2016). URL :http://www.memoria-viva.fr/a-construcao-da-imagem-do-bom-trabalhador-portugues-em-franca-par-ines-espirito-santo/
 
Georges Da Costa, “Des bons et des mauvais immigrés : la communauté portugaise et le FN” . avril 2017.
URL :https://blogs.mediapart.fr/georges-da-costa/blog/240417/des-bons-et-des-mauvais-immigres-la-communaute-portugaise-et-le-fn
 
 Conclusion :

Visibiliser pour les descendants de l’immigration portugaise les problématiques liées à leur existence en France, c’est lutter contre la tentation que cette « communauté » pourrait avoir de s’identifier à un prolétariat blanc dont le Front National se prétend le défenseur.
Or une telle vision portée par l’extrême-droite, aussi bien en France qu’au Portugal, invisibilise les caractéristiques d’une immigration portugaise issue de la semi-périphérie. Considérée dans les fichiers de police, non pas comme « blanc-caucasien », mais comme de type méditerranéen, les portugais semblent destinés dans la société française à incarner la fonction d’un prolétariat du secteur de bâtiment et du service à la personne. L’immigration portugaise incarne un cas où se mélange étroitement ethnicisation et classe sociale.
Souvent inconscient de ces problématiques, les enseignants risquent au contraire de les renforcer. Prendre en compte l’immigration portugaise dans le cadre scolaire, cela consiste au contraire à aborder une approche décoloniale de l’immigration portugaise en France qui relativise l’intégration Pays du sud de l’Europe au concept d’Europe comme Centre et qui visibilise les problématiques coloniales et post-coloniales propre au monde lusophone.

Pour comprendre ce qu’est une méthodologie décoloniale, voir : Conférence de Françoise Verges :
https://www.youtube.com/watch?v=o6kvnHMIDVs&t=512s

2 Messages

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

 
À propos de Questions de classe(s)
Questions de classe(s) Lire, écrire... lutter Acteurs de l’éducation : parents, travailleurs, chercheurs, issus de différents horizons associatifs, pédagogiques, syndicaux, etc., nous pensons que la question scolaire est une question politique. Notre pari est de proposer un espace (...)
En savoir plus »
Fils de nouvelles RSS

Lettre d’info n° 13 / février 2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

Livres jeunesse hiver 2012-2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

0 | 2 | 4 | 6 | 8 | 10 | 12 | 14 | 16 | ... | 1132